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Cédric Tiberghien, original et impérial dans Bartók

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Béla Bartók (1881-1945) : œuvres pour piano, volume III. Sonate Sz.80 BB88. Trois chants populaires hongrois du district de Csík Sz.35a BB45b. Sonatine SZ.55 BB69. Trois rondos sur des thèmes populaires slovaques SZ.84 BB92. Trois études SZ.72 op. 18 BB81. Sonate pour deux pianos et percussions SZ.110 BB115. Cédric Tiberghien, François-Frédéric Guy, piano ; Colin Currie, Sam Walton, percussions. 1 CD Hyperion. Enregistré au Henry Wood Hall de Londres en novembre 2014, mars et juin 2015 et janvier 2016. Durée : 65’36.

 

Les Clefs Resmusica

bartok tiberghien nous revient pour un troisième volume d’œuvres pour piano(s) de Bartók après deux disques parus ces dernières années pour le même éditeur Hyperion déjà très remarqués. Comprenant plusieurs œuvres pianistiques majeures du compositeur hongrois dans des réalisations passionnantes et très personnelles, cet enregistrement, pianistiquement très abouti et d’une superlative maturité musicale, est à marquer d’une pierre blanche.

Tout ce programme, patiemment construit et enregistré en plusieurs sessions sur dix-huit mois, semble placé sous l’auspice d’une pensée musicale ternaire dans la formulation compositionnelle des œuvres, directement issues de la sonate classique, depuis les aimables Chants hongrois du district de Csík (1907) ou l’amène et presque naïve sonatine (1915) jusqu’à la célèbre et tendue Sonate pour deux pianos et percussions de haute maturité (1938). Cette thématique liée au chiffre trois permet d’embrasser l’ensemble de la production bartókienne par quelques étapes déterminantes : la stylisation racée des Trois rondos sur des thèmes slovaques (1918-1927), le chromatisme exacerbé des trois virtuosissimes Études de 1918 ou le cubisme sonore de la grande Sonate de 1926.

Dans cette dernière œuvre placée opportunément en début de programme, frappe l’esprit par l’originalité de la démarche. Il ne s’agit pas de donner dans la véhémence brutale ou la démonstration digitale comme c’est souvent le cas sous d’autres doigts, mais de réaliser une savante étude des volumes et des couleurs sonores. L’Allegro moderato initial perd quelque peu de son implacable rythmique pour une plasticité accrue de l’agogique, par la fluctuation latente des tempi et la pulvérisation de toute métrique trop liée à la barre de mesure. Le Sostenuto e pesante central se souvient des coloris du piano debussyste et l’Allegro molto final et libératoire retrouve enfin toute la pure ivresse de la pulsation rythmique d’essence populaire : une version idéalement complémentaire et opposée à la réalisation plus emportée et paradoxalement plus linéaire de Zoltan Kocsis au sein de son intégrale (re)parue chez Decca.

Les qualités de toucher et de sonorité sont des plus probantes dans les Trois chants populaires du district de Csík ou la courte Sonatine, œuvres plus directement issues de la tradition populaires, mais les trois rondos sur des thèmes slovaques montrent le pianiste français sous le jour plus austère d’une violence contenue et maîtrisée. Au fil des redoutables Études de 1918, il semble plus prudent dans le choix global des tempi (Zoltan Kocsis véloce et félin se montre vraiment intraitable et inapprochable dans ce court cycle) mais rarement l’Andante sostenuto central aura paru aussi visionnaire, annonçant ici clairement le clavier résonnant et ultra-coloré d’un Olivier Messiaen, comme le suggère le texte de présentation.

La pierre angulaire de ce superbe album demeure la vision incandescente et maîtrisée à la fois de la Sonate pour deux pianos et percussions où Cédric Tiberghien est rejoint par un de ses fidèles complices, l’excellent , et les brillants percussionnistes britanniques  et . Tout y est exemplaire : la complicité entre partenaires, le sens de l’architecture de la grande forme malgré un soin extrême apporté aux détails de la partition, la ductilité du discours, la maîtrise de l’ordonnancement des tempi, le sens des contrastes, la gestion des dynamiques (entre autres exemples, le climax du développement du mouvement initial ou le magistral decrescendo au terme de l’allegro non troppo final pour mener l’œuvre au silence), ou encore la tension dramatique maintenue tout au long d’un suspense hitchcockien de vingt-cinq minutes. Cette version rejoint sans peine les incontournables références que constituent les enregistrement réalisés autour des duos Argerich/Kovacevich (Decca), plus angoissé, ou Kocsis/Ranki (Hungaroton), plus axés sur la pure jouissance rythmique.

En résumé, assurément, un très grand disque de piano bartókien !

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