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La Calisto dans la fosse aux ours à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 28-IV-2017. Francesco Cavalli (1602-1676) : La Calisto, dramma per musica en un prologue et trois actes sur un livret de Giovanni Faustini, d’après Les Métamorphoses d’Ovide. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Marion Hewlett. Avec : Elena Tsallagova, Calisto ; Vivica Genaux, L’Eternité / Diane ; Giovanni Battista Parodi, Jupiter ; Nikolay Borchev, Mercure ; Filippo Mineccia, Endymion ; Raffaella Milanesi, Le Destin / Junon ; Guy de Mey, Lymphée ; Vasily Khoroshev, le petit Satyre ; Lawrence Olsworth-Peter, La Nature / Pan ; Jaroslaw Kitala, Sylvain ; Tatiana Zolotikova et Yasmina Favre, deux Furies. Les Talens Lyriques, direction musicale, clavecin et orgue : Christophe Rousset.


calistoonrg9300web-klarabeck1493389162Pari risqué que de se confronter à La Calisto de Cavalli après la production déjà historique montée en 1993 à La Monnaie de Bruxelles par Herbert Wernicke et René Jacobs (un DVD Harmonia Mundi en garde la trace) et maintes fois reprise à travers le monde. Pari réussi grâce à la variété de l’instrumentation réalisée par et à la mise en scène à transformations multiples de . Grâce aussi à une distribution quasiment irréprochable.

On ne s’ennuyait certes pas dans la Venise festive, libertaire et impertinente du milieu du XVIIe siècle. Dans cette ville où le Carnaval durait six mois et qui voyait se multiplier les théâtres qu’elle avait inventés quelques années plus tôt, où tout un chacun pouvait en payant sa place assister aux spectacles réservés jusque là aux seules cours princières, La Calisto créée en 1651 en témoigne.

Inspiré par une des Métamorphoses d’Ovide, le foisonnant livret de Giovanni Faustini conte les mésaventures de la nymphe Calisto, suivante de Diane, sur laquelle Jupiter a jeté son dévolu mais qui se refuse à lui, désireuse de conserver et sa chasteté et surtout sa liberté. Sur les conseils du fidèle Mercure, Jupiter prend l’apparence de Diane et cela marche ! Voilà Calisto toute émoustillée par ces effusions physiques et franchement séduite par celle qu’elle croit être sa maîtresse, s’attirant évidemment les opprobres de la vraie Diane quand elle lui propose de les réitérer. Alors que par un quiproquo inverse, le berger Endymion épris de Diane se montre attiré par Jupiter déguisé, Junon, toujours à la poursuite des infidélités de son volage mari, démasque la supercherie et se venge en transformant Calisto en ourse. Ne pouvant défaire ce que son épouse a décidé, Jupiter adoucira le sort de la malheureuse Calisto en l’envoyant au ciel pour y devenir la constellation de la Grande Ourse. Caresses saphiques et tentations homosexuelles, la suivante de Diane Lymphée tenaillée par le désir de sexe et de maternité en dépit de son voeu de chasteté, Diane elle-même sensible aux charmes d’Endymion, troupe en rut de Pan et de son cortège de Satyres, allusions grivoises très explicites — « Tu me dédaignes parce que j’ai une petite queue toute tendre qui n’a pas fini de grandir » reproche le petit Satyre à Lymphée qui le repousse —, le livret ne recule devant rien pour aborder l’amour, et singulièrement l’amour charnel, sous toutes ses facettes.

Puisque Calisto finit en plantigrade, place prologue et épilogue dans la fosse aux ours d’un zoo, où chacun vaque à ses occupations. Mais dès la descente littérale des cieux de Jupiter et Mercure, le centre rotatif du dispositif ainsi que les habiles costumes conçus par Julia Hansen font l’objet de nombreuses transformations. Abandonnant sa tenue initiale de secrétaire, Diane se conforme à son imagerie antique traditionnelle. Jupiter apparaît en bourgeois en goguette et un peu magicien, coiffé d’un haut-de-forme et fumant un cigare, seuls attributs qu’il conservera en se transformant en Diane. Mercure, éternel voyageur, se présente en routard tandis que Junon est enfermée derrière des barreaux, dans la cage ou la prison du mariage, noyant son chagrin dans l’alcool et flanquée de ses deux paons qui se concrétiseront dans les costumes chamarrés des deux Furies. À ce propos, , en reprenant pour Junon le costume de femme au foyer américaine des années cinquante qu’elle avait pour Platée, se cite elle-même en un joli clin d’œil au public strasbourgeois. Le chaste amour d’Endymion se traduit par les caresses qu’il adresse sous la clarté lunaire à une statue de Diane d’un pur classicisme. Quant à Pan et sa suite de Satyres, ils exhibent gaillardement leur abondante pilosité et leurs attributs virils (que les âmes prudes se rassurent, il ne s’agit que de prothèses de caoutchouc !). Par sa direction d’acteurs précise et variée, Mariame Clément parvient à donner vie et caractère à chacun des nombreux personnages et quand arrive le tableau final, où comme il se doit la Grande Ourse resplendit sur un fond étoilé, on est tout surpris d’avoir traversé ces trois heures de spectacle sans aucune baisse de tension et sans que jamais l’ennui guette.

La Calisto photo Klara Beck 5
est une Calisto rayonnante, magnifique de fraîcheur de timbre, de lumière et de limpidité des aigus mais aussi très touchante dans la détresse. A la différence de René Jacobs, ne confie pas le rôle de Jupiter travesti en Diane à la même basse chantant en voix de fausset mais à l’interprète de Diane. C’est beaucoup plus crédible quoique moins comique. est formidable dans cette double incarnation. Il faut la voir tirer sur son cigare et rouler des mécaniques avec machisme ! Musicalement, on y gagne aussi avec des duos beaucoup plus équilibrés, avec son aisance bien connue dans les ornements, avec son timbre charnu, toujours un peu dans les joues, mais qu’elle sait moirer, assombrir ou rendre véhément à volonté. Dans le rôle plus ingrat de l’amoureux transi Endymion, le contre-ténor marque aussi les esprits par son timbre séduisant, la qualité de sa projection et son souci des nuances (très sensuel duo avec Diane). Moins marquant par la brièveté de ses interventions mais toujours sonore et soigné, le Jupiter de s’associe à l’excellent Mercure, enjoué et volubile, de . est tout aussi superbe en Junon ; timbre riche et fruité sur toute la tessiture, notable puissance, elle se montre tout aussi probante dans la violence de son implacable colère envers Calisto que dans son analyse du dernier acte, féministe avant l’heure, sur le sort des épouses délaissées et leur juste soif de vengeance. Dans le rôle travesti de Lymphée, s’amuse et nous amuse par son impayable composition de matrone tiraillée par le désir, avec un souci néanmoins constant de la qualité du chant. C’est moins le cas pour la cohorte de Pan et de ses acolytes, menée par le petit Satyre parfaitement lubrique de , assez déséquilibrée sur le plan vocal et où la volonté de comique se fait parfois au détriment de la musicalité.

À partir d’une partition dépouillée, qui n’indique que deux lignes vocales et la basse continue et laisse une grande liberté d’interprétation, Christophe Rousset a fait le choix d’un effectif instrumental réduit, conforme aux pratiques de l’époque, mais d’une grande variété. Ainsi, le continuo est particulièrement étoffé avec un violoncelle, une viole (lirone), une contrebasse, un clavecin, un luth, une guitare, une harpe et même un orgue auxquels se rajoutent à l’orchestre deux violons, deux flûtes à bec et deux cornets. Dans des tempos retenus et avec l’excellence des instrumentistes des Talens Lyriques, Christophe Rousset en obtient une séduisante variété de timbres et de couleurs, une vivifiante évolution des atmosphères qui contribue elle aussi à l’avancée et au dramatisme de la représentation. Comme nous l’annoncions en préambule, le pari est donc gagné haut la main avec ce spectacle à l’intérêt constamment renouvelé et accueilli très chaleureusement par une salle malheureusement incomplètement remplie.

Crédit photographique : (Diane), (Endymion) / (Diane), (Calisto), (Junon) © Klara Bec

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