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Sur les planches mais sans théâtre, une Semiramide baroque à Nancy

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 2-V-2017. Gioachino Rossini (1792-1868) : Semiramide (Sémiramis), mélodrame tragique en deux actes sur un livret de Gaetano Rossi. Mise en scène : Nicola Raab. Décors : Madeleine Boyd. Costumes : Julia Müer. Lumières : Bernd Purkrabek. Avec : Salome Jicia, Semiramide ; Franco Fagioli, Arsace ; Nahuel Di Pierro, Assur ; Matthew Grills, Idreno ; Fabrizio Beggi, Oroe / l’Ombre de Nino ; Inna Jeskova, Azema ; Ju In Yoon, Mitrane. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole (chef de chœur : Nathalie Marmeuse) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy ; direction musicale : Domingo Hindoyan.

Opera National de Lorraine, SEMIRAMIDE. Nancy, FRANCE -28/04/2017La plupart étaient venus pour . En s’attaquant à l’intégralité du rôle d’Arsace, le contre-ténor vedette mettait la barre très haut. Le challenge n’est qu’incomplètement réussi, au sein d’une distribution de grande qualité et dans une mise en scène qui offre de belles images mais manque cruellement de vie et de dramatisme.

Pour la metteuse en scène , Semiramide est « un opéra qui se situe entre baroque et bel canto […] avec une belle succession de numéros à la musique généreuse ». Certes, dernier opéra composé en Italie par Rossini juste avant son départ pour Paris, Semiramide est son adieu à l’opera seria, où il fait une sorte de synthèse du genre mais aussi des avancées qu’il y a apportées, notamment durant sa période napolitaine. Et c’est également une trame dramatique, inspirée par la tragédie homonyme de Voltaire, qu’il s’agit de raconter et de rendre intelligible pour le spectateur.

Les artifices du théâtre sont clairement mis en évidence : une scène sur tréteaux à cour pour les espaces publics de représentation, les coulisses encombrées à jardin pour l’intimité des instants privés, un lourd rideau assurant au besoin la séparation entre les deux. Projecteurs, rampe de scène, drisses de levage des décors, va-et-vient des accessoires et costumes qui tombent des cintres ou y remontent, rien ne manque pour nous rappeler en permanence que nous sommes au spectacle. L’esthétique est baroquisée à l’extrême : robes à panier, souliers à boucle, pourpoints, livrées, maquillages blafards, perruques Louis XIV, poses et gestes outrés et artificiels. Avec de telles options, il est évidemment inutile d’espérer la plus minime crédibilité dramatique ni le moindre approfondissement psychologique, d’autant que la direction d’acteurs se contente de régler les déplacements. Seule la scène entre Semiramide et Assur au début du second acte parvient à se charger en violence et en tension et offre enfin l’opportunité aux deux chanteurs de se toucher et d’interférer. Afin d’être complet, mentionnons enfin un gigantesque miroir, élément central de la scénographie et révélateur des âmes, qui permet de fort esthétiques effets de reflet et de transparence et qu’Assur traverse littéralement pour aller affronter son destin.

Opera National de Lorraine, SEMIRAMIDE. Nancy, FRANCE -28/04/2017
Le drame et les affects passent donc essentiellement par le chant. La réussite est complète pour la Semiramide de , encore un peu réservée en première partie mais qui donne sa pleine mesure dès le début du deuxième acte : une voix corsée et puissante, capable autant de véhémence que de nuances et à la technique belcantiste accomplie, avec des coloratures staccato parfaites et un notable investissement scénique. Pas étonnant qu’avec de tels moyens, elle se soit déjà fait remarquer depuis deux étés au Festival de Pesaro et soit appelée tout prochainement à Londres dans Mitridate de Mozart. Très complet lui aussi, donne un fort relief à son Assur, doté de graves profonds et sonores, d’une belle agilité et d’une forte et fougueuse incarnation. Un peu guindé par son costume Louis XIV digne d’un Atys de Lully (version Villégier), le jeune ténor parvient lui aussi à s’imposer en Idreno par la souplesse de la vocalise, l’homogénéité vocale et la robustesse d’un registre aigu parfois trompetant mais toujours généreux. Très impressionnant de puissance, tonne et se fait incantatoire, tant en Oroe que surtout en Ombre de Nino. Le Mitrane de et l’Azema d’, bien que sacrifiés et par Rossini et par la mise en scène, apportent eux aussi avec à propos leur contribution à cette distribution de fort bel aloi.

Comme la majorité de ses confrères contre-ténors, s’est surtout illustré dans les rôles, autrefois dévolus aux castrats, de l’opéra baroque. S’il s’est déjà aventuré en Sesto de La Clemenza di Tito de Mozart (Nancy, 2014) ou en Arsace d’Aureliano in Palmira de Rossini (Martina Franca, 2011), il s’agissait toujours de rôles écrits spécifiquement pour des castrats, Bedini et Velluti respectivement. Avec son disque et sa tournée consacrés à Rossini à l’automne 2016, Franco Fagioli fit forte impression en abordant cette fois les grands airs pour mezzo-sopranos travestis. Qu’en serait-il sur l’intégralité du rôle d’Arsace et en représentation scénique ? La performance est incontestable. Franco Fagioli est probablement le seul contre-ténor à pouvoir affronter avec réussite une telle gageure. Sa technique ébouriffante, l’inouïe étendue de son ambitus, l’inhabituelle puissance de sa projection, la vélocité de la vocalise, la longueur infinie du souffle l’y autorisent. Mais l’effort physique est patent, ce qui le contraint à se concentrer uniquement sur l’émission vocale très travaillée au détriment de l’incarnation. Les graves poitrinés (le rôle sollicite beaucoup le registre grave) sont toujours sonores mais le passage entre registre de poitrine et de tête se disjoint, prend l’allure d’un saut hoqueté. Le suraigu est toujours extra-terrestre mais a perdu de sa facilité et de sa pureté. Et pour apprécier pleinement cet Arsace, il faut oublier ses références et les grandes mezzos qui, de Marilyn Horne à Ewa Podles en passant par Lucia Valentini-Terrani, s’y sont couvertes de gloire, toutes moins contraintes, moins monochromes de timbre et plus audibles dans les ensembles.

Plus que la puissance, la direction de vise la netteté rythmique et l’impeccable mise en place des ensembles ainsi que la vivacité nerveuse qui assure le dramatisme absent du plateau. Très homogène et engagé, avec des bois toutefois trop criards et se fondant mal dans l’ensemble, l’ réalise une excellente prestation tout comme les deux chœurs associés de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, à l’intensité décoiffante.

Crédit photographique : (Semiramide), Franco Fagioli (Arsace) © Opéra national de Lorraine

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