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À la poursuite de Lucy Arbell

À emporter, Biographies, Livre

Lucy Arbell, voix d’ombres et de lumière. Hervé Oléon. Res Lyrica. Paris 2017. ISBN 978-1-326-92220-7. 320 pages.

 

lucy arbell, voix d’ombres et de lumière retrace le parcours mouvementé de la cantatrice qui fut l’égérie de Massenet pendant près de douze ans.

Bon nombre de personnages publics ont vu au cours du temps leur existence racontée, déformée, transformée en légende, surtout si ceux-ci ont la faiblesse de romancer leurs actes. C’est bien entendu le cas de , figure incontournable de l’art lyrique au XIXe siècle, qui a jeté sur sa vie bien plus d’ombres que de lumière avec son livre Mes souvenirs. Il aura fallu toute la ténacité et le travail de ses héritiers pour y rétablir un semblant de vérité.

Comme c’est souvent le cas, cette personnalité a entraîné à sa suite ceux qui l’entouraient dans l’obscurité des fantasmes. Massenet, que l’on décrit volontiers comme « le musicien de la femme » en a admiré, aimé, chéri quelques-unes, tout en jetant sur ces affections le voile de la morale rigoriste de la France bourgeoise de l’avant-1914. Il ne nous restait plus, à nous autres mélomanes, qu’à rêver au sujet de Louise dite Ninon, sa froide épouse, Sybil Sanderson, et plus encore , l’égérie des dernières années.

On dit qu’elle était belle, intelligente, cultivée, d’un fort tempérament artistique. On sait qu’elle était suffisamment riche pour ne pas être ambitieuse. On susurre ironiquement qu’elle chantait fort mal, et qu’elle a pourtant créé la plupart des dernières œuvres de Massenet : Perséphone dans Ariane, le rôle-titre de Thérèse, Amahelli dans Bacchus, Dulcinée dans Don Quichotte, Posthumia dans Roma, Colombe dans Panurge. On suppose même qu’elle a directement collaboré au cycle de mélodie les Expressions lyriques. On connaît la haine féroce que lui voua la veuve du compositeur, et le procès qui les opposa pendant de nombreuses années, interdisant à la cantatrice de créer à titre posthume Cléopâtre et Amadis. On s’est attendrie sur le codicille du testament de Massenet, demandant qu’on lui lègue une somme d’argent destinée à l’achat d’un bijou, et du fameux sautoir de perles d’ambre qui ne la quitta dès lors plus jamais. Mais tout cela n’était que des « on dit » avant le formidable livre d’.

Le musicologue nous propose en effet une somme de travail absolument incroyable, compilant des centaines d’articles de presse, de pièces d’archives et de collections particulières, étayant chaque mot de ses réflexions par des notes plus documentées les unes que les autres, pour nous rendre le vrai visage de Lucy Arbell.

Oui, elle était belle et artiste, oui, elle chantait (hélas) comme une casserole, plutôt soprano court aux registres mal soudés et aux graves forcés que contralto comme on la définissait à l’époque (le graphique de ses engagements avant et après la mort de Massenet est malheureusement sans appel). En ce qui concerne l’histoire d’amour, penche plutôt pour une relation père-fille que pour un amour de vieillesse. Cela contrarie un peu notre indéfectible romantisme, et on répliquera que nul n’a besoin de « consommer » pour aimer (Massenet était déjà vieux et malade au moment de leur rencontre).

Nous entrons ensuite dans les détails du fameux procès, pour lequel Lucy Arbell fut visiblement très mal conseillée, et qui vit la partition de Cléopâtre défigurée pour l’offrir à la soprano Maria Kouznetsov. Plus passionnant encore, car on n’en savait vraiment rien, la suite décrit la vie de la cantatrice une fois retirée des scènes, ses nombreux engagements humanitaires, sa prise de direction de l’Orphelinat des Arts, les choix qu’elle dut faire pendant l’occupation allemande au sujet du personnel juif de cette institution, sa volonté d’en préserver les enfants vaille que vaille.

Avant la copieuse bibliographie et l’index, qui témoignent de nouveau du sérieux de son auteur, celui-ci a la bonne idée de proposer à des cantatrices contemporaines de témoigner sur les œuvres composées par Massenet expressément pour Lucy Arbell qu’elles ont interprétées : Nora Gubisch pour Thérèse, Sophie Koch pour Cléopâtre, Anne Pareuil pour Perséphone… avant de terminer par une petite énigme généalogique.

Ce livre se dévore comme un roman, si ce n’est, péché véniel, quelques tournures de style un peu maladroites (on ne compte pas le nombre de « mais revenons à notre sujet »). C’est à lire par tous, même si l’on n’est pas un spécialiste de l’opéra français d’il y a deux siècles. Nous le recommandons plus que chaudement.

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