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Un astucieux Peer Gynt à l’opéra de Limoges

La Scène, Opéra, Opéras

Limoges. Opéra. 9-V-2017. Peer Gynt, pièce en 5 actes d’Henrik Ibsen sur une musique d’Edvard Grieg. Mise en scène et costumes : Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil. Lumières : Christophe Pitoiset. Vidéos : Jean-Baptiste Beis. Avec : Thomas Gornet (acteur) et Philippe Estèphe (Baryton), Peer Gynt ; Marie Blondel (actrice) et Norma Nahoun (soprano), Solveig ; Amélie Esbelin (actrice), Ase ; Marie Kalinine (mezzo-soprano), Anitra ; Leila Benhamz, Johanna Giraud et Agnès Cabrol de Butler, trois filles des pâturages ; Edouard Portal, le voleur ; Fabien Leriche, le receleur. Chœur (chef de chœur : Jacques Maresch) et Orchestre de l’Opéra de Limoges, direction : Nicolas Chalvin.

Depuis quelques saisons, les programmations audacieuses de l’Opéra de Limoges nous permettent de redécouvrir des œuvres peu ou mal connues. Si la musique composée par Grieg pour la pièce d’Ibsen comporte quelques tubes, Peer Gynt est un objet théâtral hybride assez rarement monté, dont la mise en scène représente un défi. Les choix opérés par le binôme Clarac-Deloeuil se révèlent astucieux et permettent, grâce à une troupe d’acteurs et de chanteurs homogènes et très impliqués, de pénétrer cet univers symboliste et poétique.

Passer une soirée devant le Peer Gynt d’Ibsen/Grieg, c’est assister à une pièce de théâtre mise en musique, avec des passages chantés. C’est peu dire que le spectateur peut être décontenancé par ce mélange assez inédit. Il peut également se sentir perdu devant une dramaturgie décousue, divisée entre action et narration, totalement irréaliste avec son univers fantasmagorique peuplé de trolls et de créatures tantôt humaines, tantôt imaginaires. Finalement, ce parcours initiatique qui verra le anti-héros couard mais attendrissant découvrir que le bonheur se trouve chez lui et non dans sa course folle et vaniteuse à travers le monde, peut s’avérer une expérience régressive troublante pour peu que le metteur en scène ne s’acharne pas à en donner une vision purement illustrative.

et évitent cet écueil par une scénographie astucieuse qui consiste en une abstraction des voyages de Peer Gynt au moyen d’un dispositif imposant de passerelles, complexe et assez esthétique qui matérialise les chemins empruntés par le héros, au milieu desquels trouve à se placer l’orchestre. Les vidéos sont habilement utilisées pour illustrer les grands paysages glacés de Norvège mais aussi pour suggérer les voyages périlleux de Peer et les grands évènements qui marquent son parcours. On se délecte naturellement de l’adaptation faite par Alain Perroux qui installe des ponts avec une actualité politique brûlante, notamment lors du passage où Peer rencontre le peuple des Trolls, obsédé par la conservation de son identité et par le rejet de l’envahisseur étranger. C’est ludique, bien vu, malin et cohérent mais par moment, la volonté du collectif d’éviter l’incarnation (costumes indéfinissables, narration distanciée…) ne facilite pas la lisibilité de la trame et tend à laisser le spectateur qui n’aurait pas préparé sa soirée au bord de la route.

Cette seule petite réserve est compensée par l’engagement des chanteurs-comédiens qui s’approprient la vision de leurs metteurs en scène, avec beaucoup de grâce et de sincérité. On croit totalement au Peer Gynt de , mélange d’immaturité et d’outrecuidance, de vulgarité et de tendresse, de vivacité et d’émotion pure. Après avoir assez brillamment joué le roi des Trolls dans la première partie, le baryton prolonge l’interprétation de dans une sérénade d’une drôlerie irrésistible et particulièrement bien chantée. Toute la troupe de comédiens est de la même trempe, et l’on sent qu’ils s’amusent beaucoup à faire exister cet univers si singulier. Côtés voix féminines, la jeune soprano déroule une très belle voix, d’une pureté légère et fraîche, au service d’une Solveig particulièrement émouvante et délicate. Si la projection lui manque parfois un peu, on reste impressionné par ses aigus filés, comme suspendus. Enfin, on est saisi de l’autorité déployée par l’Anitra de la mezzo (qui cumule durant la soirée rôle parlé et narration), voix chaude et présence incendiaire, que l’on regrette de ne pas entendre plus longuement pour profiter de l’homogénéité d’une voix de velours particulièrement bien maîtrisée. Assurément, une artiste à suivre. Excellentes filles des pâturages et chœurs très percutants, que ce soit dans les scènes drolatiques mais violentes des Trolls ou dans la ferveur quasi mystique des dernières mesures.

À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Limoges, défend avec beaucoup d’élégance et de précision cette musique romantique où l’on notera plus particulièrement la suavité des vents, qui apportent une ironie et un onirisme qui n’est pas sans rappeler quelques pages de la musique russe. En bref, une belle invitation au voyage !

Crédits photographiques : photo 1 © Thierry Laporte ; photo 2 © Thomas Jouhannaud.

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