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Le divin Claudio à l’honneur

Portrait_of_an_Actor,_copy_after_Fetti,_detail_-_Robbins-Landon_1991_p60 est un très grand de la musique. À l’occasion de ses 450 ans, le compositeur est particulièrement mis à l’honneur en concert comme à l’Opéra. Il l’était déjà depuis de nombreuses années, bien présent dans les programmations musicales des plus grandes salles, qu’elles soient spécialisées dans le répertoire baroque ou non. Sacrée ou profane, sa musique, ou plutôt, ses musiques ont été novatrices sans toutefois renier celles de ses prédécesseurs. Les mots, les couleurs, les styles : il les a utilisés au mieux pour raconter l’histoire, le drame, la prière mais aussi sa souffrance d’homme et sa fierté de compositeur. Un grand, un très grand…

Impossible d’y échapper, 2017 est l’année Monteverdi ! Le 15 mai est une date anniversaire pour l’un des plus célèbres compositeurs baroques, mais pas celle de sa naissance… En effet, le 15 mai de l’année 1567 est celle de son baptême, comme l’atteste le registre paroissial de l’église Saint-Nazaire et Saint-Celse de Crémone : « le jour 15 mai 1567 fut baptisé Claude Jean Antoine, fils de Baldassare Monteverdi ; Jean Baptiste Zacaria, son parrain et Loura de la Fina, sa marraine. » Comme beaucoup de personnalités de cette époque, nous ne savons rien de sa naissance et peu de choses de son enfance. Rien non plus sur sa mère… Son père, quant à lui, était médecin. Ils ont eu cinq enfants dont Claudio, l’aîné.

Marc Antoine Ingegneri, maître de chapelle de la cathédrale de Crémone, prodigua une formation musicale à Claudio et à ses frères. Giulio Cesare, frère cadet, assista pendant des années son aîné, en particulier pour les publications de ses œuvres. Dès 1582, les Sacræ Cantiunculæ étaient publiées à Venise. Monteverdi avait 15 ans.

De Crémone à Mantoue puis Venise, Monteverdi cherchera protection, salaire et reconnaissance de ses talents. Les nombreuses lettres conservées aux Archives d’État de Mantoue illustrent avec une flatteuse condescendance et parfois un humour moqueur, les difficultés du compositeur à vivre et à pourvoir aux besoins de sa famille. Souvent, les dédicaces sont des appels du pied pour obtenir un poste et une rémunération, preuve en est avec cette lettre au Pape Paul V à qui il dédicace ses Vêpres à la Vierge : « Afin que ces concerts sacrés resplendissent, éclairés de ta splendeur éminente et presque divine… et que la suprême bénédiction que tu accordes… ferme la bouche aux détracteurs de Claudio. » Malgré tous ces efforts, il n’obtient pas le poste souhaité. En 1613, enfin, il devient maître de chapelle à San Marco. Il décède en la Sérénissime le 29 novembre 1643.

Génie de la polyphonie et inventeur (officiel) de l’opéra

a été un compositeur doué, inventif en concrétisant un pont entre deux mondes musicaux : le sacré et le profane, du style ancien hérité de Palestrina, à la seconda pratica, style moderne où les dissonances ont parfois, choqué… Le souci du texte le conduisit vers l’Orfeo, le premier opéra, qui sera suivi d’autres œuvres théâtrales et de ballets. Des messes, neuf livres de madrigaux, des recueils tels la Selva Morale e spirituale, un foisonnement musical étonnant et, surtout, un monument de la musique sacrée : les Vêpres à la Vierge de 1610.

Oublié pendant près de trois siècles, Monteverdi est revenu au concert à la fin du XIXe siècle et au XXe. Tel un précurseur, enregistre en 1965 la Messe à 4 voix da cappella, puis en 1967, les Vêpres à la Vierge. Depuis, l’œuvre du « divin Claudio » séduit un large public grâce aux très nombreux chefs et artistes du monde entier, d’Italie au Japon, d’Argentine au Canada et, plus près de nous, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Espagne et, bien sûr, de France.

L’intégrale des madrigaux de Monteverdi par

Pour , l’année 2017 clôture la fin d’une série de trois disques consacrés aux madrigaux de Monteverdi, enregistrements précédés par une série de concerts dans le cadre d’un partenariat avec la Cité de la musique et le Théâtre de Caen, qui s’est étalée sur quatre saisons et plus de 150 concerts dont le dernier était consacré aux madrigaux amoureux. Le premier volume propose une sélection d’extraits choisis des Livres I, II et III, ceux correspondant aux années crémonaises de Monteverdi et sans doute les plus représentatifs du passage de la tradition polyphonique de l’ars perfecta – style de contrepoint d’inspiration essentiellement flamande – vers des formes d’expression privilégiant davantage le poids et l’intelligibilité du texte poétique.

Le volume 2 consacré aux années passées à Mantoue a été suivi rapidement par la sortie du dernier opus, destiné à représenter les années vénitiennes du compositeur, pièces de maturité. Sous la direction de Paul Agnew, la richesse de la basse continue (luth, théorbe, harpe, orgue, deux clavecins et violone, auxquels se joint parfois la viole de gambe) permet aux musiciens de proposer une grande variété de timbres et d’effets, alors que dans cette musique commandée par le texte, les chanteurs privilégient à raison l’expressivité à la justesse, à la beauté du son ou à la complexité des ornements. Ils n’hésitent pas à marquer les effets figuratifs dans l’intonation, la projection ou le changement de tempo, pour exprimer toutes sortes d’idées et de sentiments comme la douleur dans Non partir, ritrosetta, ou l’évocation du charme des amours champêtres dans Su su su pastorelli vezzosi. Dans ses derniers madrigaux, Monteverdi est arrivé à une perfection d’écriture et à une richesse de couleurs et d’effets vraiment extraordinaires que les solistes et les musiciens des Arts Florissants savent rendre d’une manière admirable.

web_ensemble-cdenis-rouvreCette Venise onirique et monteverdienne sous le regard des Arts Florissants est aussi accessible aux enfants avec l’ouvrage Les mille et un voyages de Claudio Monteverdi. Lors d’une nuit à Venise, le jeune Carlo rencontre un Monteverdi un peu vieillissant, et lui demande de lui raconter ses voyages intérieurs et musicaux. Chaque rencontre est l’occasion d’un rêve musical qui ouvre un peu plus le cœur et l’esprit de cet adolescent un brin terre à terre. Celui-ci finit par entrevoir le secret de la musique au cours d’une séance d’alchimie, auquel le compositeur s’adonnait selon la mode de l’époque. L’auditeur-lecteur est ainsi amené à découvrir l’évolution du style de Monteverdi : depuis les madrigaux amoureux où les voix s’entremêlent, la musique de ballet, jusqu’aux compositions privilégiant le récit, la théâtralité, ainsi que la mélodie, chantée par une voix seule avec l’accompagnement instrumental.

La conservation de seulement trois opéras dans une période cruciale du genre

Sur dix opéras, seulement trois ont été conservés intacts : Orfeo (Orphée, 1607), Il ritorno d’Ulisse in Patria (Le retour d’Ulysse dans sa patrie, 1640) et L’Incoronazione di Poppea (Le Couronnement de Poppée, 1643). Mais même si les opéras de Monteverdi demeurent en bonne place dans le répertoire des grandes maisons d’opéra actuelles, cet anniversaire les mettent particulièrement à l’honneur cette année.

L’Orfeo de Claudio Monteverdi n’est certes pas l’opéra le plus populaire du répertoire. Bien sûr, le mythe d’Orphée, son amour pour Eurydice le poussant courageusement à affronter les enfers et enfreignant l’obéissance à Pluton pour finalement perdre son Eurydice, a été célébré sous toutes les formes d’art. Nombre de compositeurs ont exploré cette fable musicale. Monteverdi est un des premiers à raconter ce mythe sous la forme d’un opéra. Quatre cents ans séparent notre monde lyrique de celui du compositeur italien et de son librettiste. On imagine aisément que l’expression musicale d’alors a peu de ressemblance avec celle que l’opéra nous offre aujourd’hui. Cette œuvre continue pourtant de rencontrer un large public malgré la relative austérité de son expression théâtrale. Peu ou pas d’airs, de longues déclamations récitatives qu’un accompagnement musical spartiate peut vite porter vers l’ennui, forment l’essentiel de cet opéra. Avec leur nouvelle production créée à Caen fin février, Les Arts Florissants nous démontrent qu’il n’y a pas besoin de chichi ou de flonflon pour offrir un spectacle de grande qualité pour cette ouvrage, mais de la belle musique, tout simplement. Aux origines de l’opéra, cet ensemble a choisi une seule chose : l’authenticité.

L’Opéra de Vichy a quant à lui choisi la sensualité de la mise en scène de Klaus Michael Grüber, recréée en avant-première du festival « Mémoires » de l’Opéra de Lyon, pour L’Incoronazione di Poppea. Dans cet opéra, chaque action et chaque péripétie sont élaborées pour la musique à travers un foisonnement d’affetti que tout le talent de Monteverdi, fort de ses nombreuses trouvailles lyriques au fur et à mesure des années qui ont précédé la composition de cet ouvrage, sait pleinement extraire. , l’un des plus célèbres spécialistes de l’esthétique baroque (décédé l’année dernière, il était le fondateur du centre de musique baroque de Versailles et membre de l’Académie française), en a même conclu un dogme : « Dès la naissance de l’opéra (la confrontation [du livret du Couronnement de Poppée] avec le médiocre livret d’Ulysse est a contrario éclairante) apparaît cette loi universelle : pas de bon opéra sans un bon livret, de même qu’il n’y a pas de bon film sans un bon scénario. »

C’est ainsi que l’un des meilleurs livrets d’opéra donne l’occasion au maître italien (même si l’attribution complète de cette œuvre est contestée par plusieurs musicologues qui avancent une double paternité avec Francesco Cavalli, principal successeur de Monteverdi à Venise) de mettre en scène pour la première fois « l’humanité historique. » Les dieux ne sont désormais plus les protagonistes principaux mais apparaissent ici sous la forme d’allégories. Monteverdi s’affranchit des conventions (l’ornementation était réservée aux dieux ; elle est ici également utilisée pour de simples hommes) et relie l’émotion à la forme musicale. De même, les héros sont présentés selon de multiples perspectives les rendant plus consistants et plus complexes. Chaque souffrance et chaque espoir sont exprimés, révélant des personnages profondément humains.

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Seul Il ritorno d’Ulisse in Patria a souffert cette année d’une production non convaincante, présentée pour la première fois au Théâtre des Champs-Elysées. Ce qu’il y a d’intéressant dans cet opéra, c’est qu’Ulysse n’est pas Orphée. Alors que ce dernier est mythique et poétique, le premier est un homme à part entière, pathétique et désemparé. Il ritorno d’Ulisse in Patria, c’est « le grand théâtre du monde » de Calderón où se côtoient le tragique et le cocasse, le sentimental et la frivolité. Le langage musical épouse les caractères des protagonistes et les modes d’expression sont choisis en fonction des situations. C’est donc un opéra typiquement « baroque » qui est proposé par Monteverdi, où le goût du contraste et l’inconstance sont glorifiés. Mais Il ritorno d’Ulisse in Patria doit son immortalité à l’expression des « passions » entre Pénélope et Ulysse, éléments incontournables du style baroque.

Cette sélection non exhaustive des belles soirées monteverdiennes proposées dans toute la France en ce début d’année 2017 confirme une chose : le génie du « divin Claudio » est éternel.

Crédits photographiques : Claudio Monteverdi d’après Domenico Fetti (1620) – Les Arts florissants © D. Rouvre – L’Incoronazione di Poppea dans la mise en scène de à l’Opéra de Vichy (2017) © Jean-Louis Fernandez

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