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La beauté noire des Hölderlin Lieder d’Olivier Greif

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Reid Hall. 13-V-2017. Olivier Greif (1950-2000) : Rondo 42nd Street ; Sonate n°14 « Dans le goût ancien » ; Hölderlin Lieder (création mondiale). Vincent Le Texier (baryton), Philippe Hattat, Takuya Otaki (piano).

Greif« La musique ne fait pas qu’accompagner, commenter le texte, mais elle incarne une sorte de plongée spéléologique dans la personne même d’Hölderlin, sa vie, son œuvre, sa folie, son isolement extrême ». Tels sont les mots du compositeur français Olivier Greif (1950-2000) décrivant son cycle Hölderlin Lieder, donné ce soir en création mondiale, 17 ans jours pour jours après la disparition de leur auteur. 

Écrit en 1991/92, l’imposant ensemble inachevé (55 minutes) des Hölderlin Lieder pour baryton et piano n’eut jamais la chance de voir le jour en concert, comme encore un certain nombre d’œuvres du compositeur, précocement disparu dans sa cinquante-et-unième année. La musique de Greif est urgente, nerveuse, jamais apaisée. On peut aisément voir dans ces Hölderlin Lieder un pendant des immenses Chants de l’Âme pour soprano et piano, similaires dans leurs dimensions (1 heure environ), où l’intensité presque paralysante nous évoque directement certains cycles de Robert Schumann (jusque dans la récurrence de sonneries militaires et de contines d’enfants). Noir et incandescent, l’art d’ irradie l’auditeur de l’intérieur le poussant souvent dans ses retranchements les plus intimes.

Preuve en est faite dès les premières secondes du lied liminaire La mort pour la patrie, où le baryton fait montre d’un surinvestissement émotionnel total, dressant (dans toute l’étendue du cycle) une sensation quasi-opératique, aux confins de ses propres limites physiques. De cette œuvre-monde comme Greif savait les écrire (on pense au Quatuor n°4 « Ulysses »), on retiendra certains moments particuliers, comme le lied n° 2 « Coucher de Soleil » où une mélodie de piano sur des accords réguliers vient se mouvoir dans les méandres d’harmonies mouvantes. On se souviendra aussi du n° 4 « La beauté » et de son climat d’errance fantomatique, ou du n° 5 « Ils ont mûri, les fruits », avec ses fausses progressions « à la » Fauré comme salies, faites d’harmonies déchirantes et colorées. Ainsi, on entend ce soir un piano dense, épais, magnifié par le jeu tout en clair-obscur de , tantôt guerrier, funèbre, liquide et éthéré tout à la fois, traversant mille couleurs et paysages (qui ira même par moment chuchoter derrière le baryton, telle une ombre furtive et lointaine). Après l’immense traversée du lied n° 6 « Fantaisie pour le soir » (20 minutes de développements vertigineux faits d’angélus et de chorals figurés), l’œuvre s’achève dans le soupir du n °7 Mi-temps de la vie, hymne solennel, sans espoir, désolé, comme harassé par un tel chemin parcouru.

On regrette presque que cette stèle poétique et musicale à Hölderlin ait été découpée en deux partie (nécessaires toutefois pour conserver l’intégrité physique de et , mis à rude épreuve par la partition !). En guise d’entractes légers, prennent place deux œuvres virtuoses de jeunesse pour piano seul (fraîches mais nettement moins notables) : le pétillant rondo 42nd Street (1970) aux accents jazzy délicieusement sucrés, et la néo-baroque Sonate n°14 « Dans le goût ancien » (1974/77), à la virtuosité débridée. Deux partitions honnêtement servies par , lauréat l’an passé avec Philippe Hattat du Concours International de piano d’Orléans.

Crédits photo : © Yannick Coupannec

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