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Ça vous fait quoi d’avoir Méhul pour ancêtre ?

Aller + loin, Dossiers

Même si le Palazzetto Bru Zane fête dignement depuis janvier le bicentenaire de la mort d’Étienne-Nicolas Méhul, cet évènement semble avoir été quelque peu oublié des maisons d’opéra.

Pour honorer comme il se doit celui que nous considérons comme le plus grand compositeur d’opéra en France durant la Révolution française, ResMusica a choisi de consacrer un dossier à l’opéra de cette période, étude qui mettra en exergue le rôle essentiel tenu par cet artiste, injustement déclassé au fur et à mesure des siècles passés. Assez peu travaillées par les musicologues et n’ayant pas passé la barrière du temps, ce sont des œuvres lyriques débordantes de fougue et d’inventivité que nous dépoussiérerons tout au long de ces quelques mois. Pour accéder au dossier complet : Bicentenaire Méhul

 

Vincent HADOTGrand amoureux de culture, d’archéologie, d’art et d’histoire, Vincent Hadot est depuis 2015 le conservateur du musée des Beaux-Arts de Valenciennes. La découverte d’un lien de parenté avec Étienne-Nicolas Méhul a d’abord suscité la curiosité de ce jeune trentenaire qui peut désormais se targuer d’être un digne défenseur du compositeur. Il est l’auteur d’un article intitulé Dans l’intimité d’Etienne-Nicolas Méhul (1763-1817) : lettres choisies paru en 2016 dans la revue Ardenne Wallonne. Resmusica lui donne la parole à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la mort de cet artiste.

Ça vous fait quoi d’avoir Méhul pour ancêtre ? Cette question m’est parfois posée lorsque j’ai l’occasion d’évoquer mon cher « parent », , qui d’ailleurs n’a laissé aucune descendance. Mes interlocuteurs pourraient-ils imaginer que cette illustre parenté ait pu être oubliée jusque dans la famille Méhul ? Résolu à participer à faire (re)connaître un des plus illustres compositeurs français sous la Révolution française et sous l’Empire, laissez-moi vous conter comment il a d’abord su sortir de l’oubli familial…

naît à Givet en 1763 d’une mère ardennaise. Son père, natif de Mazerulles, près de Nancy en Lorraine, quitte sa région natale pour les Ardennes, y suivant alors un comte de Montmorency comme maître-d’hôtel. Aussi, Étienne-Nicolas n’ayant pas eu d’enfants, et malgré la postérité de son brillant neveu Louis-Joseph Daussoigne-Méhul, directeur du Conservatoire de Liège, les parents porteurs du nom sont désormais à chercher dans la campagne meurthoise, et dans le Pays du Saulnois. À Mazerulles, ainsi qu’à Réméréville, berceau des générations précédentes, on trouvera encore quelques rares mentions de ce patronyme, mais plus seulement que sur les monuments aux morts et sur quelques sépultures abandonnées…

Des recherches généalogiques et archivistiques menées durant l’adolescence me permirent de découvrir que quelques arpents de terres mosellans appartenaient encore à des aïeux du nom de Méhul-Nassau. Dans ma famille, le nom s’est perdu avec eux. Célestine Méhul naît le 23 juillet 1867 à Haraucourt-sur-Seille, d’un père vigneron. Journalière comme sa mère[1], elle épouse en 1890 Joseph Nassau, domestique, qui décède en 1910 dans la cité voisine de Marsal. Célestine aura connu trois guerres. Expulsée de son village mosellan à l’âge de 73 ans pour la Dordogne, elle y réside au port de Creysse où elle décède le 15 avril 1948. Elle repose dans le cimetière néo-aquitain de Cours-de-Pile, sous une pierre au nom de « Chaumont ». Le nom de Méhul n’y apparaît pas[2].

Célestine Méhul

Célestine Méhul

Serais-je en train de digresser ? Pas vraiment ! L’histoire que je vous conte est celle d’une femme qui est décédée il y a moins de 70 ans, et qui n’existe déjà plus que dans la mémoire, éphémère, d’une poignée d’anciens ou de généalogistes… Certes, Célestine n’a composé aucun hymne national ! Elle a toutefois laissé une descendance. Ce rapide oubli n’est-il pas sans rappeler son célèbre parent, Étienne-Nicolas, qui souffrait déjà, selon Berlioz en 1852, des français « oublieux »[3] ?

Jusqu’à il y a quelques années encore, j’ignorais tout du compositeur… J’avais pourtant eu l’occasion de visiter la ville de Givet durant l’enfance ; quel ne fut alors pas l’étonnement de ma mère en constatant qu’un Ardennais célèbre portait, sans doute par hasard ?, un nom si familier ! Quelques années plus tard, un cousin généalogiste déclenche chez moi l’« effet papillon » :

« Tu sais quoi, Vincent ? Il paraît qu’on est apparenté à quelqu’un d’important ! Un artiste parisien, je crois… À moins qu’il soit belge… Un musicien… Peut-être… »

Il n’en fallait pas plus à l’historien que je suis pour m’intéresser à Étienne-Nicolas Méhul, découvrir à la fois sa vie et son œuvre passionnantes, et l’injuste oubli dans lequel il est tombé dès après son décès. Évidemment ! Qui oserait se réclamer sous la Restauration d’un compositeur dont le nom est intimement lié à la Révolution française et à l’Empire ? De l’autre côté de là frontière, pourtant, on admire Beethoven sans guère se soucier que le grand symphoniste ait été acquis aux idéaux des Lumières et de la Révolution ! Le bon Méhul, qui aura vécu cinquante-quatre ans, aura su briller par son talent et ses innovations, et se faire oublier aussi vite qu’il s’est fait connaître…

Le bicentenaire de son décès, survenu le 18 octobre 1817, nous offre l’occasion de redécouvrir cet artiste dont l’oubli pourrait être en partie justifié par les bouleversements politiques de son temps. En effet, le compositeur aura vécu en un demi-siècle la monarchie absolue, la monarchie constitutionnelle, la Première République (avec la Convention nationale, le Directoire, puis le Consulat), le premier Empire, la Première Restauration, les Cent-Jours, et enfin la Seconde Restauration ! Il aura également connu plusieurs guerres. Si la Guerre de la Première Coalition entre 1792 et 1797 lui donne l’occasion de se faire connaître par la mise en musique de nombreux chants (de guerre, de victoire, ou de paix) dont le plus célèbre reste évidemment le fameux Chant du Départ, composé en 1794 sur un texte de Marie-Joseph Chénier, les guerres suivantes, et notamment celles de 1812 à 1815 perdues par l’Empire, finiront par épuiser le compositeur las, forcé de loger la soldatesque comme bon nombre de ses compatriotes.

Par ailleurs, la campagne de France en 1814 oblige Napoléon Ier à abdiquer, puis à quitter la France pour l’île d’Elbe. Malgré son court retour durant la période des Cent-Jours, l’Aigle, devenu vulnérable, a perdu de sa superbe aux yeux des Français ! Après son exil définitif sur l’île de Sainte-Hélène, ses partisans d’hier lui tournent peu à peu le dos, et la plupart des personnages publics qui lui furent associés pâtissent dès lors d’une désaffection massive. Étienne-Nicolas Méhul fut de ces derniers. Fatigué par ailleurs par une santé fragile, et par des querelles incessantes avec certains collègues au début du XIXe siècle, le grand compositeur d’hier choisit finalement d’abandonner la musique et de se retirer dans la « campagne » pantinoise, afin de trouver le calme et l’équilibre au milieu de ses fleurs, pour une retraite malheureusement trop courte[4]. Atteint de tuberculose, il tente de se soigner en séjournant dans le sud de la France, s’éloignant alors de ses précieux et chers amis, et finit par succomber à son domicile parisien de la rue de Montholon en 1817[5].

Enterré au père Lachaise, Méhul ne se fera élever un tombeau digne de lui qu’en 1822 ! Son épouse, dont il était séparé depuis de longues années, n’avait pas jugé opportun de financer sa sépulture (précisons qu’il avait alors légué une partie de ses biens à sa seconde compagne, Mademoiselle Tourette). C’est donc par le biais d’une souscription publique, à la suite de la création de l’opéra posthume Valentine de Milan, achevé par son neveu, que des fonds suffisants peuvent être réunis pour lui élever le cippe que l’on voit encore dans le cimetière parisien, au sein du quartier des musiciens, chemin Méhul[6].

Nous avons volontairement choisi dans cet article de ne pas orienter notre développement sur l’œuvre musical du grand compositeur[7]. Nous préparons toutefois depuis plusieurs années un recueil de correspondances du compositeur qui permettra sans doute d’éclairer d’un jour nouveau sa vie et ses orientations artistiques. Gageons, dans cette attente, que le bicentenaire du décès de notre cher Méhul permettra à chacun de le (re)découvrir d’abord par ce qui lui fut le plus précieux : sa musique !

Vincent HADOT

 

[1] Un journalier désignait dans le monde paysan un simple manœuvre ou manouvrier, c’est-à-dire un ouvrier manuel du lieu ou de la contrée, un habitant du pays ouvrier agricole éphémère que l’historiographie contemporaine mentionne communément en pauvre petit paysan louant sa force de travail à la journée auprès d’un maître de domaine ou d’exploitation plus cossue, propriétaire ou fermier entrepreneurs de cultures ou d’élevage. En ce sens, il se distinguait des groupes de saisonniers souvent étrangers ou des migrants divers, parfois recrutés pour des tâches similaires.

[2] Célestine Méhul ép. Nassau, ma trisaïeule, descend d’un grand-oncle d’Étienne-Nicolas, Sébastien Méhul, né le 15 octobre 1677 à Réméréville (Meurthe-et-Moselle). Un essai sur la généalogie d’Étienne-Nicolas Méhul a été publié dans un numéro spécial (n°37), qui lui était consacré, de la revue historique régionale Ardenne Wallonne publié en été 1987.

[3] , Les soirées de l’orchestre, Paris, Michel Lévy frères, 1852, p. 387-400.

[4] « Je suis meurtri, je suis écrasé, dégoûté, découragé ! Il faut du bonheur, le mien est usé. Je dois, je veux me retrancher dans mes goûts paisibles. Je veux vivre au milieu de mes fleurs, dans le silence de la retraite, loin du monde, loin des coteries. Je ne puis renoncer à un art que j’aime et au travail qui m’est nécessaire, mais je ne veux plus faire dépendre mon bonheur des jugements trop légers et trop rigoureux d’un public dont le goût n’est pas fixé. Je le répète, il faut du bonheur. » (extrait d’une lettre de Méhul à Victor-Joseph Étienne de Jouy citée dans La France Musicale, 21e année, n° 20, Paris, 17 mai 1857, page 168)

[5] La maison mortuaire de Méhul est connue par deux documents : une photographie ancienne de Charles Lansiaux conservée au Musée Carnavalet à Paris (inv. PH30215) ; une gravure publiée dans : Paul Le Vayer, Recueil des inscriptions parisiennes : 1881-1891, Paris, Impr. nouvelle, 1891, p.130. Une plaque commémorative, disparue désormais, avait été apposée après autorisation par délibération de la Ville de Paris en 1886.

[6] La restauration de la sépulture est envisagée depuis plusieurs années par la ville de Givet, mais nécessite au préalable la régularisation de sa situation administrative.

[7] Nous ne nous sentons certainement pas suffisamment compétent en la matière !

Crédits photographiques: Vincent Hadot au musée de Valenciennes © Les amis du musée de Valenciennes

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