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La Seine musicale, paquebot musical russe pour le week-end

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Boulogne-Billancourt. La Seine Musicale, Auditorium. 20-V-2017. Igor Stravinski (1882-1971) : Trois pièces pour quatuor à cordes. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Quatuor à cordes n°14 en fa dièse majeur, op. 142. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Quatuor à cordes n°1, op. 11. Quatuor Tana.

Boulogne-Billancourt. La Seine musicale Auditorium. 21-V-2017. Raphaël Cendo (né en 1975) : In Vivo. Anton Webern (1883-1945) : Langsamer Satz, Première bagatelle. Igor Stravinski (1882-1971) : Première pièce des trois pièces pour quatuor à cordes. Béla Bartòk (1881-1945) : Quatuor n°3. Iannis Xenakis (1922-2001) : ST/4,1-080262. György Ligeti (1923-2006) : Quatuor n°2. Helmut Lachenmann (né en 1935) : Gran Torso. Philipp Glass (né en 1937) : Company. John Cage (1912-1992) : Four. Frédéric Aurier (né en 1976) : Impressions d’Afrique. Quatuor Béla.

Quatuor TanaUn des paradoxes français est que l’on aime passer du rien au tout. A force de ne posséder aucune acoustique digne de ce nom dans la capitale, à l’exception de la magnifique Salle Gaveau et de la Cité de la Musique, de multiples chantiers se sont lancés en même temps, au risque de créer aujourd’hui un surplus d’offre. La Philharmonie de Paris et l’Auditorium de la Maison de la Radio à peine achevés, c’est au tour de la Seine Musicale d’ouvrir ses portes et de proposer une programmation éclectique, mais souvent concurrente des autres halls précités, auxquels il faut également ajouter la Fondation Louis Vuitton non loin de là.

Pour s’être déplacé avant et après les concerts à l’occasion d’un week-end russe en compagnie des quatuors Tana et Béla, on avouera que le bâtiment de La Seine Musicale, bien qu’un peu massif de l’extérieur, fonctionne parfaitement, et que la rotonde en panneaux solaires possède de vraies qualités visuelles, retrouvées à l’intérieur de l’auditorium dans un superbe jeu d’alvéoles basé sur l’idée du nid d’abeilles, pour un son très clair et très précis dans une salle de bois aux sièges rouges, fermes mais très confortables.

Autour de trois grands maîtres russes avec le

Si le son léger et transparent du s’adapte aux Trois pièces de Stravinski, le manque de pression sur les archets limite la puissance expressive du Quatuor n° 14 de Chostakovitch, et privilégie les passages lyriques du Quatuor n° 1 de Tchaïkovski.

Le formation française ouvre son programme avec Trois pièces pour Quatuor à Cordes de Stravinsky, accrocheur dans la Danse avec un bel appui du second violon, excentrique comme demandé dans les ruptures à la deuxième pièce portant ce nom, calme et jamais exagéré dans le Cantique. Le Quatuor n° 14 de proposé ensuite convient peut-être moins à la formation, et nous pouvons ici reprendre nos remarques récentes sur le dans le 1er quatuor du même compositeur. Les archets légers ne semblent pas tout à fait mettre en valeur une musique écrite dans les années sombres par un compositeur toujours au bord, pour ne pas dire en plein, dans la dépression, deux ans seulement avant sa mort. Le premier violon dirige bien l’ensemble, mais le rôle principal revient au violoncelle inspiré par le phrasé de . Malgré tout, il manque à l’œuvre une tension que ne parviennent à compenser des gestes aérés ne pouvant faire oublier les douleurs de l’époque à laquelle est apparue cette partition.

Le Quatuor n° 1 de Tchaïkovski s’adapte mieux aux Tana, et s’il n’en ressort aucune nostalgie, comme lorsqu’il est joué par des formations dans la lignée des Borodine, le Moderato e simplice ravit pas son naturel, et surtout l’Andante cantabile par ce qu’il contient de chantant avec un très beau jeu autour du magnifique thème populaire lancé en milieu de mouvement par le premier violon Antoine Maisonhaute, réutilisé jusqu’à la fin par le compositeur. Le Scherzo perd en mordant et intéresse moins qu’un Finale, allegro giusto dynamique d’où ressort une dernière fois la violoncelliste avant un tutti définitif.

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Avec le , la musique sans marteau mais surtout sans maîtres

Ce week-end russe est aussi une bonne occasion pour le , quatuor à cordes qui se consacre à la musique contemporaine depuis 2006, d’ouvrir les oreilles aux réfractaires des dissonances et frottements de la musique du XXe siècle, et cela en famille. Avec pour fil conducteur cette question : « Comment en est-on arrivé à écrire une musique pareille ? », c’est avec une certaine once d’humour mais surtout un grand sens de la pédagogie et de la transmission (du savoir comme des ressentis), que le quatuor nous retrace la musique du siècle précédent et d’aujourd’hui.

Le ton est donné dès l’entrée dans ce nouvel écrin de la scène francilienne, en apercevant violons, alto et violoncelle totalement enveloppés dans du papier aluminium, attendant sagement les quatre protagonistes de l’après-midi. Loin d’être un élément de décoration, le lien entre l’aluminium et l’excessivité d’écriture de dans In Vivo paraît être une évidence une fois que les musiciens débutent l’exploration du phénomène sonore du « hors-son » de ce compositeur. En première place dans cette programmation pour surprendre, voire même déranger, c’est auprès d’une salle particulièrement attentive que l’histoire de la musique contemporaine se déroule. Tels de parfaits narrateurs d’un jour, l’art du collage de Stravinski se dévoile, la superposition du majeur et du mineur ainsi que les deux « personnages » (second violon-violoncelle / premier violon-alto) de la Première pièce pour quatuor à cordes étant d’une absolue clarté sous les quatre archets. La musique stochastique de amuse (ST/4, 1-080262), le déphasage de devient intelligible (le quatuor parlant à l’unisson puis à des vitesses différentes avant d’interpréter des extraits du Quatuor n °2), la recherche de la multitude des sons de et les crissements et frottements qui composent essentiellement son Gran Torso se cristallisent…

Les deux temps forts de cette prestation restent toutefois l’interprétation de Four de John Cage où les musiciens positionnés dans différents endroits de l’auditorium, transmettent la volonté du compositeur de rendre la musique autonome, la partition n’indiquant que quelques rondes (qui n’en sont pas vraiment puisqu’elles n’indiquent qu’une valeur longue sans précision de temps) et des indications de durée au début et à la fin de chacune d’elles, tout cela cadré simplement par un chronomètre. Le second moment à relever est l’interprétation du quatuor Impressions d’Afrique du violoniste de l’ensemble, , dont la retranscription de mémoire des sons entendus sur ce continent, « les cassettes d’enregistrement ayant été déformées par la chaleur », clôture un judicieux concert et un moment particulièrement enrichissant pour petits et grands.

Crédits photographiques : Quatuor Tana © Nicolas Draps – Quatuor Béla © Jean-Louis Fernandez

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