banclefsdor2017

Rencontre déterminante de Per Nørgård avec l’art d’Adolf Wölfli

Aller + loin, Dossiers

Si l’œuvre de Per Nørgård est considérée comme l’une des plus remarquables de notre temps, sa popularité, hors le cercle restreint des mélomanes avertis, demeure encore trop modeste en termes de diffusion, que ce soit au concert ou sur les ondes radiophoniques. Pour y remédier, Resmusica consacre un dossier à ce grand artiste. Pour accéder au dossier complet : Per Nørgård

 

pernorgardLa musique de , au contact d’une personnalité véritablement hors du commun telle qu’Adolf Wölfi (1864-1930), allait subir un certain nombre de modifications durables.  En effet, lorsque le compositeur rencontra l’œuvre curieuse et atypique de l’artiste suisse schizophrène, son inspiration prit un nouveau tour… inattendu.

La découverte de l’œuvre de Wölfli a conduit Nørgård à entreprendre certaines transformations dont les marques visibles se mesurent typiquement dans la Symphonie n° 4 (1981) et l’opéra The divine Circus (1982). Nous avions également abordé la création à Berne de Der göttliche Tivoli en 2008. Ainsi, le développement de sa réflexion concernant l’exploration de la stratification du temps et le travail sur les tempi des mélodies aboutit à l’apparition de mélodies au sein de mélodies.

Le premier contact avec l’artiste suisse eut lieu en 1979 lors de la  visite d’une exposition tenue dans une galerie d’art en Louisiane intitulée « Outsiders » qui montrait des œuvres  d’un certain nombre de « fameux » créateurs mentalement perturbés. Nørgård s’avoua particulièrement intrigué par le travail de Wölfli. Il en résulta le désir de faire montre de davantage de spontanéité dans son acte de création. Cette réflexion et ses conséquences conduisirent à l’élaboration d’œuvres parmi les plus populaires du compositeur, soit deux partitions antérieures majeures : Wie ein Kind (Like a Child) en 1980 et I Ching en 1982, mais également le Concerto pour alto et orchestre sous-titré  Remembering Child (1986) et le Concerto pour violon et orchestre Helle Nacht (1988).

Wölfli et son atypique message humain et artistique, ont conduit vers une nouvelle phase créatrice axée sur des inventions rythmiques et mélodiques à la fois hardies et inouïes. Les influences précises du travail colossal de Wölfli sur l’œuvre de Nørgård, pour indéniables qu’elles soient, résistent sérieusement aux tentatives d’explications rationnelles détaillées. Il s’agit d’un transfert complexe reposant sur des climats, des impressions, des images, des atmosphères qui interrogèrent le compositeur amené de la sorte, et subconsciemment sans doute, à transformer son travail compositionnel.

Pour aider à comprendre cette phase, il nous a semblé intéressant de présenter le parcours biographique et artistique de Wölfli et par là-même de tenter de percevoir ce qui allait advenir du travail de compositeur de Per Nørgård.

Adlof Wölfi, l’aliéné créatif

Adolf Wölfli nait le 29 février 1864 à Nüchtern, petite ville située non loin de Bowil, en Suisse. Jakob et Anna Wölfli eurent sept enfants, le dernier se prénommait Adolf. La famille s’installa à Berne en 1864 et vécut dans une grande précarité. Le père, tailleur de pierres, alcoolique notoire, sombra dans la délinquance et se retrouva en prison. Quelques années plus tard, il abandonna sa famille. La misère s’intensifia et par décision administrative, les malheureux Anna et Adolf furent placés comme manœuvres à Schangnau dans deux familles différentes de paysans. Trois ans plus tard, en 1873, Anna Wölfli mourut et l’orphelin qui n’apprendra la triste nouvelle que trois mois après, se retrouva placé dans différentes familles, subissant un quotidien où dominaient souvent les  humiliations et l’indigence. Il se mit alors à boire plus que de raison. Jakob mourut en 1875, victime du delirium tremens.

Les années suivantes, Adolf gagna misérablement sa vie comme manœuvre, laquais et journalier dans différentes localités du canton de Berne. Terriblement marqué socialement,  une première histoire d’amour échoua. Dès lors, il s’écroula plus encore, rejeté et solitaire, sans repères équilibrants et positifs. La spirale infernale n’allait plus jamais le quitter, la violence extrême s’installa, les hallucinations s’intensifièrent, les larcins se multiplièrent…

En 1890, une tentative de viol sur mineurs lui valut deux ans de prison. Cinq ans plus tard, une nouvelle tentative de viol le conduisit, après avoir été déclaré irresponsable, à un internement à l’hôpital psychiatrique de la Waldau à Berne. Le diagnostic médical le catalogua comme schizophrène (dementia paranoïde). Reclus dans cet établissement pour le reste de son existence, il y élaborera l’ensemble de son œuvre qui fait appel à la littérature, la poésie, le dessin et la musique. En 1895, l’année de son enfermement, il rédigea une courte autobiographie, précieuse car elle offre un moyen de comparaison avec ses futurs écrits fictionnels.

Adolf Wölfi et la musique

Ses premières réalisations, des dessins en noir et blanc, ont presque tous disparu. On y repère déjà des portées musicales mais sans notes. Quelques années plus tard, il utilisera la couleur. Sa production se caractérise par une remarquable qualité dans le dessin et une troublante vision créatrice « déjà porteurs de tous les éléments qui forment la marque de fabrique de l’œuvre de Wölfli : les éléments ornementaux organisés en compositions denses ; les représentations scéniques incluses dans l’univers ornemental ; les bandes de textes, situées au-dessus du dessin, qui s’y entremêlent et l’explicitent », comme le précise justement le passionnant texte biographique de l’Exposition « L’univers d’Adolf Wölfli » installée au musée d’art moderne de Lille en juillet  2011.

adolf_woelfli_musical_anotations

Ce travail immense et complexe s’appuie sur toutes sortes de stimuli réels ou imaginaires et se nourrit d’une hyperactivité mentale peu commune. Le tout aboutit essentiellement à une fiction incroyable où il expose multiples théories, scientifiques et religieuses, dans une démarche où dominent toutes sortes de déformations, de logorrhées, de triturations orthographiques et grammaticales. Il  se prit à penser qu’il avait créé une connaissance nouvelle.

Les exégètes de l’artiste ont recensé 45 livres où l’on totalise 25 000 pages manuscrites et environ 3000 dessins. Il ajoute à ses récits, pour renforcer  ses moyens d’expression,  le collage et les images découpées dans toutes sortes de revues ou almanachs. Ce travail acharné, incessant, créatif, vertigineux, puissant, se décline en cinq cycles : Du berceau au tombeau (1908-1912) ; Cahiers géographiques et algébriques (1912-1916) ; Cahiers avec chants et danse (1917-1922) ; Albums-cahiers de danses et de marches (1914-1928) et Marche funèbre (1928-1930).

wolfliWölfli conçu une sorte de trompette en papier avec laquelle il « joua » sa propre musique. Quelques musiciens éclairés se sont penchés sur ses rapports à la musique et ont tenté d’en percer les mystères. Parmi eux, il y eut bien sûr le Danois Per Nørgård mais également l’Américain (né en 1935) et le Néo-zélandais Graeme Reveil (né en 1955).

Sa fébrile activité créatrice le conduisit à se doter d’une enfance remarquable et d’un futur assuré comme glorieux. Il matérialisa cette affabulation incessante et cet univers forgé et irréel en utilisant tout ce qui pouvait se trouver à sa portée, confinée au sein d’un établissement psychiatrique. L’aliéné créatif retraita à sa manière tout ce qui vint à son contact, à savoir des magazines, des livres (poésie, prose, relations de voyages, atlas, solfège), des cartes postales, des dessins, des collages, des calculs mathématiques, des essais d’écritures musicales. Il s’inspira encore de danses et de chants. Tout au long de cette existence douloureuse, il se considéra, sérieusement,  comme écrivain, compositeur et dessinateur. Son moteur essentiel peut-être ainsi formulé : réinventer sa vie. Et réinventer son existence n’était-ce pas dans le même temps réinventer le monde ? Il se présentera même vers 1916 comme Saint Adolf II ! Ses visions et prédictions ne connurent guère de nuances ni de frontières. Il s’abandonna au délire utopique et s’accrocha à « sa » conception du monde. Adolf Wölfli disparut, victime d’un cancer de l’estomac, à l’âge de 66 ans, à l’asile de la Waldau à Berne le 6 novembre 1931.

L’influence artistique d’Adolf Wölfi

Wölfli retint l’attention, parfois l’admiration, d’artistes de grand renom comme Jean Dubuffet, peintre et sculpteur français (1901-1988), la plasticienne (née en 1943), le peintre abstrait Arnulf Raine (né en 1929), le surréaliste André Breton (1896-1968)… Ce dernier n’hésita pas à  proclamer que l’œuvre de Wölfli se positionnait comme capitale dans tout le siècle passé. Des transcriptions de ses notations musicales ont été entreprises en 1970 et un chercheur découvrit en 2001 le moyen de déchiffrer sa musique ! Cette étonnante marque d’intérêt doit beaucoup à un jeune psychiatre Walter Morgenthaler, affecté à la Waldau, qui le premier en 1907 se passionna pour le parcours de Wölfli allant jusqu’à lui consacrer un essai  en 1921 : « Un malade mental en tant qu’artiste ». Des intellectuels et écrivains ouverts comme Lou Andreas-Salomé (1861-1957) et (1875-1926) furent attirés par ce phénomène inconnu.

wolfli_picSa production si particulière tomba alors dans l’oubli et sa redécouverte est à mettre au crédit de Jean Dubuffet en 1945 qui emploie l’expression d’art brut à  son sujet. Les années suivantes, des dessins furent présentés chez Gallimard (1948) puis à l’Exposition internationale d’art psychopathologique de Paris (1950). Plusieurs de ses productions furent exposées au public à Berne (1963), Kassel (1972), à Berne de nouveau où fut créée la Fondation Adolf Wölfli au siège du Musée des Beaux-Arts de la ville. Une exposition itinérante à travers l’Europe et les Etats-Unis présentèrent de nombreuses œuvres (1976-1980). Elle s’établit un temps au Centre Georges Pompidou en 1980. Plusieurs des textes de l’artiste seront publiés en 1985. En 2003, une exposition baptisée « la Création géante de Saint Adolf » installée à New York, réussit à déplacer un public nombreux.

Il paraît très délicat, et sans doute irréalisable, d’établir avec précision et rationalité le mécanisme intime qui permit de modifier le pouvoir créateur de Per Nørgård au contact du travail de Wölfi. On peut imaginer qu’il dut percevoir et ressentir de puissantes impressions et sensations et les « traduire » musicalement au point d’inaugurer une des phases les plus précieuses de ses métamorphoses esthétiques. Sera-t-il  envisageable d’entrapercevoir, même fugitivement et au-delà de toute prétention conceptualisante, un soupçon de pénétration intuitive en regardant quelques-unes des réalisations de Wölfli ? On peut l’espérer, mais positionnés hors de la raison normative imposée par l’artiste « fou » et le compositeur « libre », seules d’autres chemins « à découvrir » seront susceptibles d’en éprouver les richesses et les ressources ésotériques et dissimulées.

Crédits photographique : Per Nørgård © Manu Theobald – Composition musicale d’Adolf Wölfi © Collection de l’Art Brut, Lausanne – Adolf Wölfi © Collection de l’Art Brut, Lausanne – Composition musicale d’Adolf Wölfi © Collection de l’Art Brut, Lausanne

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.