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Le Requiem d’Alexandros Markéas pour les migrants morts en Méditerranée

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Spectacles divers

Toulouse (31). 23-V-2017. Théâtre Garonne. Alexandros Markéas (né en 1965) : Une autre Odyssée, Requiem pour les migrants morts en Méditerranée. Pièce pour six chanteurs, trio instrumental et dispositif de diffusion audiovisuelle. Textes : Erri De Luca (né en 1950). Carlo Gesualdo (1566-1613) : Tristis est anima mea ; Moro Lasso ; Tomas Luis de Victoria (1548-1611) : O vos omnes ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : Sfogava con le stelle ; Or che’l ciel et la terra, Ecco normorar l’onde. Scénographie : Bruno Graziani. La Main Harmonique : Laura Cartier, Amandine Trenc, Sopranos ; Frédéric Bétous, contre-ténor ; Olivier Rault, ténor ; Romain Bockler, baryton ; Marc Busnel, basse ; Alexandre Souillart, saxophones ; Mathilde Vialle, Myriam Rignol, violes de gambe. Direction musicale : Frédéric Bétous.

La Main HarmoniquePar une collaboration musicale déjà ancienne avec l’ensemble vocal , le compositeur helléno-français Alexandros Markéas, s’est engagé dans un projet aussi audacieux qu’urgent à la mémoire de tous les migrants morts en Méditerranée depuis des siècles.

Créé à L’Arsenal de Metz en mars 2016, ce spectacle engagé continue sa carrière en coproduction avec le festival Musique en Chemin, Le Parvis Scène nationale Tarbes-Pyrénées et la scène conventionnée Odyssud Blagnac. Le sujet brûlant et pour le moins dérangeant fait que les collectivités ne lui ouvrent pas facilement leurs scènes.

Nourri lui-même de la Mare Nostrum et bercé par sa longue civilisation, le compositeur offre à toutes les victimes de ce voyage sans retour une poignante anti-Odyssée où il mêle sa propre création à de somptueux madrigaux de la Renaissance signés , Tomas Luis de Victoria, et des musiques traditionnelles du bassin méditerranéen, illustrant un texte bouleversant du poète italien .

Dans cette Méditerranée intemporelle, où l’on entend aussi de la poésie traditionnelle grecque et africaine, les plaintes d’hier et d’aujourd’hui s’unissent en un chant funèbre universel, car depuis la nuit des temps la Méditerranée fut une route et un carrefour des migrations, avec un très lourd tribu de naufrages et de victimes. Il n’est que de se souvenir de la mythologie grecque et ses innombrables invocations à la clémence des flots et de leurs divinités.

Au départ, Alexandros Markéas s’est demandé comment la mer Égée, cette mer de la lumière, des îles, liée dans notre esprit au bonheur immédiat, a-t-elle pu devenir la tombe de tant de personnes anonymes ? La pièce trouve son inspiration et ses articulations dans le poème épique Aller simple d’, décrivant l’odyssée des migrants africains vers l’Europe.

Un dispositif scénique très épuré accueille les chanteurs tantôt en arc de cercle, tantôt autour d’une table-proue comme s’ils étaient dans une barque abandonnée sur la mer, tandis que les deux violes de gambe restent figées à une extrémité du plateau et que le saxophone se déplace au gré du récit.

Drames et pleurs éternels

Oscillant entre les traditions musicales médiévales byzantines, séfarades et ottomanes, qu’il associe aux madrigaux de la Renaissance et à sa propre composition, Alexandros Markéas cherche à revisiter ce son ancien d’une époque où Orient et Occident n’étaient pas encore scindés. Il crée un lieu qui réunit le temps et l’espace méditerranéen, immobiles d’une certaine façon, mais mouvants intérieurement. Ainsi, la Méditerranée sonne musicalement et résonne pour nous raconter une histoire qui se répète. Le Vos omnes de Victoria, mais surtout les lamenti de Monteverdi et Gesualdo mêlent leurs couleurs aux plaintes méditerranéennes traditionnelles. La mort a toujours inspiré aux musiciens une expression de la douleur de la disparition. S’appuyant sur cette tradition savante et populaire, Alexandros Markéas exprime cette souffrance en mêlant mélodies anciennes et sonorités actuelles. Son écriture vocale explore le souffle, le soupir, la fragilité du timbre. Nuances infimes et sons microscopiques donnent à entendre cette souffrance à peine audible, fugitive et instantanée, qui nous crève les tympans, malgré notre aveuglement.

Des projections vidéo où la mer est omniprésente avec des images d’actualités devenues banales, accentuent cet univers étouffant avec des accents parfois mystiques. Le texte d’Erri De Luca est dit en voix off, entrecoupé de plaintes musicales et d’images contradictoires entre la mer radieuse et les innombrables naufrages qui ponctuent le quotidien de nos actualités : « Notre terre engloutie n’existe plus sous nos pieds, notre patrie est une barque, une coquille ouverte. Vous pouvez repousser, mais pas ramener, le départ est une cendre éparse, nous sommes des aller-simple ».

Avec la mise en place vocale parfaite de , qui évolue en grand écart entre ces univers sonores apparemment éloignés, l’amplification, qui enveloppe la salle et les images parfois abruptes, l’effet est des plus saisissants.

Ce spectacle, qui est aussi un acte politique, ne nous laisse pas indemne. La musique n’est pas qu’un doux babil pour nous assoupir, elle peut également délivrer un message aussi dérangeant qu’actuel.

Photo : © Alain Huc de Vaubert

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