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Un grand Rigoletto dans une petite boite

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 27-V-2017. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en 3 actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Claus Guth. Décors et costumes : Christian Schmidt. Avec : Zeljko Lucic, Rigoletto ; Nadine Sierra, Gilda ; Vittorio Grigolo, Duc de Mantoue ; Kwangchul Youn, Sparafucile ; Elena Maximova, Maddalena ; Robert Pomakov, Monterone ; Marie Gautrot, Giovanna ; Christophe Gay, Marullo ; Veta Pilipenko, Comtesse de Ceprano ; Mikhail Timoschenko, Comte de Ceprano ; Julien Dran, Borsa. Chœurs de de l’opéra national de Paris (direction : José Luis Basso), Orchestre de l’opéra national de Paris, direction : Daniele Rustioni.

Rigoletto Claus GuthDepuis quand l’Opéra de Paris ne nous avait pas offert un grand Rigoletto ? Les chanteurs réunis à Bastille en ce soir de première réparent ces années d’errances où il semblait presque impossible de réunir une distribution homogène au service d’une œuvre forte et déchirante. Car si la mise en scène minimale de ne révolutionne pas l’approche d’une œuvre plus politique que psychologique, , et (lire notre entretien) ont donné le meilleur d’eux-mêmes, portés par la direction captivante de .

La mise en scène de , une reprise de la production commentée lors de sa création en 2016, donne souvent l’impression de ne pas être totalement aboutie. L’idée de départ, une boite dans laquelle Rigoletto a enfermé son passé et qu’il regarde impuissant, aussi intéressante soit-elle, finit par devenir un piège pour le metteur en scène qui ne sait plus comment l’utiliser passée la scène du bal. Des vidéos cent fois vues et une scène de cabaret hors de propos tentent d’animer le dispositif de la mise en boite mais rien n’y fait. Si l’approche psychologique de Claus Guth (avec un peu les mêmes recettes que dans son récent Lohengrin sur la même scène) permet d’apporter un éclairage intéressant sur le personnage de Gilda, davantage victime du père que de l’amant, la dimension politique de l’œuvre est en revanche complètement sous-exploitée. Reste toutefois la magnifique image qui ouvre et clôt le spectacle, l’image d’un homme pitoyable et brisé, prisonnier de son passé et condamné à errer avec son fardeau et ses fantômes.

C’est du côté de la distribution et de l’orchestre que cette soirée bascule d’une anecdotique reprise vers une superbe soirée d’opéra.

Pour le chanter régulièrement sur les plus grandes scènes internationales, connaît son Rigoletto sur le bout des ongles. Le bouffon est un personnage ambigu. Cynique et inconscient il apparaît d’abord aussi peu scrupuleux que son maître. Ses retrouvailles avec sa fille, le font basculer vers la tendresse paternelle et l’inquiétude avant que la soif de vengeance ne l’obsède au détriment de toute autre considération. Le chant de , par son engagement et les subtilités qu’il propose, dessine ces différentes facettes. Déployant un timbre clair et sonore, il s’impose, puis temporise par un élégant legato et un phrasé particulièrement travaillé. La richesse de son medium lui permet d’affronter un « Cortigiani, vil razza » curieusement las. Au terme d’un engagement scénique et vocal bouleversant, il finit même par utiliser la fatigue qui se fait sentir dans des aigus un peu tirés pour ajouter une charge émotionnelle incroyable dans ses dernières imprécations. Une prestation marquante.

Face à lui on retrouve que l’on avait déjà entendue cette saison à Paris dans Eliogabalo de Cavalli. Le timbre semble moins acide aujourd’hui et les splendides aigus filés témoignent d’une technique irréprochable dont elle se sert pour s’affranchir des difficultés du rôle afin d’incarner une Gilda en recherche d’émancipation. Si le tant attendu « Caro nome » tient ses promesses de virtuosité, la soprano bouleverse dans un magnifique « Tutte le feste al tempio » et dans un adieu au père, suspendu et éthéré dans un silence religieux devenu assez rare.

Grigolo-Lucic RigolettoComme son partenaire, connaît par cœur son Duc de Mantoue que le monde entier lui réclame. Là aussi, le temps semble avoir donné au ténor une plus grande densité dans le timbre. Depuis ses splendides prestations d’Orange son duc est devenu plus mature mais le rôle lui colle à la peau. Comment pourrait-il en être autrement ? La présence d’un fauve, la sensualité agressive, une ligne de chant contrastée, la séduction immédiate d’un timbre toujours solaire et d’un phrasé enjôleur, tout y est pour faire succomber Gilda et les spectateurs. Dans une interview donnée à l’occasion de ces représentations, il nous a confié que le travail du son était primordial pour rester connecté avec le public. Ce soir, Bastille était suspendu à ses lèvres.

Dotée d’un beau timbre de bronze, peine davantage à imposer sa Maddalena au phrasé et à la projection étonnement peu autoritaires. Reste néanmoins un chant bien conduit et une belle présence scénique. Remarquable et impressionnant Monterone de dont la voix, solide et riche, glace l’assistance, peut-être davantage encore que le Sparafucile particulièrement bien chantant de , mais moins véhément.

Tous les rôles secondaires sont particulièrement bien tenus, des excellents et en Borsa et Marullo, à la Giovanna intéressée de , en passant par le Comte Ceprano du prometteur .

Sans doute aidés par le dispositif scénique, il est à noter que la projection des chanteurs est insolente ce soir et les voix ne sont jamais couvertes par l’orchestre dirigé avec une efficacité rarement entendue dans ce répertoire par . Le nouveau chef permanent de l’Opéra national de Lyon passionne dans la fosse par un souci évident des contrastes. Les duos père-fille sont élégiaques, grâce aux vents extraordinaires de l’orchestre, quand les imprécations du père vrombissent et impressionnent par les somptueuses sonorités sculptées par les cordes. Jamais une chute de tension, jamais d’histrionisme malvenu. Juste un souci du théâtre, de l’efficacité et de l’émotion.

Au final, une salle debout accueille l’ensemble des artistes qui ont contribué à faire de ce Rigoletto, un grand Rigoletto. Ça faisait longtemps !

Crédits photographiques : Charles Duprat /Opéra National de Paris

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