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Vittorio Grigolo, ténor bête de scène mais pas que

vittorio_headshot-1_credit-alessandro-dobici_wideVoilà près de 15 ans que transporte son duc de Mantoue sur les plus grandes scènes internationales. Dans le cadre des représentations de Rigoletto à l’Opéra Bastille, Paris a enfin l’occasion de l’entendre dans ce rôle qui lui colle à la peau. La prudence des choix opérés par le ténor prouve, s’il en était besoin, qu’il ne peut se résumer à la fougue, parfois critiquée, de son engagement. A un moment où sa carrière explose en abordant de nouveaux territoires, le bouillonnant ténor nous a accordé un entretien à son image : passionné et généreux. 

« Si j’avais commencé ma carrière dans des grandes salles, je n’aurais jamais pu découvrir la technique pour me connecter aux gens. »

ResMusica : Après avoir triomphé dans Lucia di Lammermoor au côté de , vous revenez à l’Opéra Bastille avec l’un de vos rôles fétiches, le duc de Mantoue, un personnage que l’on déteste aimer. Est-ce une description du rôle qui vous convient ?

 : Je pense que le duc de Mantoue est un personnage très caractéristique et très fort. Il connait son pouvoir. Il sait qu’il peut commander ce qu’il veut. Mais face aux sentiments, il se retrouve devant quelque chose que l’on ne peut pas acheter. Il comprend qu’avoir l’amour inconditionnel d’une personne, sans la payer, est une puissance plus forte encore. Quelquefois, je me demande si son amour pour Gilda n’est pas essentiellement porté afin d’obtenir ce pouvoir là, car il est quand même obsédé par le pouvoir et la conquête. Et puis quelque fois, je pense qu’il se laisse aller pour un instant et oublie cette volonté de pouvoir. A ce moment, il peut vraiment faire penser à quelque chose de pur. Mais après, il comprend que ce n’est pas possible pour un homme de sa condition d’être trop doux. Il doit toujours prendre des décisions très strictes et être vraiment déterminé. Il s’adapte, il change d’idée rapidement. Donc oui, on déteste l’aimer car il est manifestement détestable mais c’est sa façon d’être détestable qui nous plait. Sa manière de prendre les personnes, de les jeter, de leur dire quoi faire. C’est comme un démagogue qui utilise la parole, qui connait les bonnes expressions, qui sait ce que les personnes aiment entendre, il est manipulateur. S’il n’y avait pas le duc, il n’y aurait pas de Rigoletto. Il n’a pas le rôle principal mais c’est le constructeur des actions. Le roi s’amuse mais jusqu’où ? Ça nous renvoie aussi à notre actualité en nous interrogeant sur les personnes qui sont au pouvoir aujourd’hui : jusqu’où peuvent-elles aller dans la domination des autres ?

RM : Vous semblez constamment préoccupé par l’idée d’installer une connexion directe avec le public. Dans de grandes salles comme Bastille ou bien encore à Orange, l’exercice doit être plus difficile ? Avez-vous une technique ?

VG : On ne peut pas dire que je sois préoccupé par cela mais c’est vrai que c’est important. Je ne suis pas sur scène pour chanter pour moi, je ne suis pas sur scène pour écouter ma voix. J’y suis pour chercher une connexion, délivrer un message pour lequel j’ai étudié et travaillé, j’ai vécu, j’ai souffert, j’ai fait des sacrifices. Si je vois qu’il n’y a pas de connexion, que ce soit avec les collègues ou le public, alors je peux rester à la maison. Pour parvenir à cette connexion, il faut travailler et trouver le son qui communique, qui capte les personnes qui sont en train d’écouter. Un son magnétique, charismatique, énergique. Quand on est dans une salle intime, c’est plus facile évidemment que dans de grands espaces où il faut beaucoup plus d’énergie. Si j’avais commencé ma carrière dans des grandes salles, je n’aurais jamais pu découvrir la technique pour me connecter aux gens. J’ai commencé dans des salles d’opéra qui avaient 600 places, et c’est là que j’ai trouvé ce lien.

RM : On vous qualifie souvent de « ténor rock’n’roll » et vous avez participé à de nombreux événements lyriques d’un nouveau genre ; je pense notamment aux opéras filmés en direct dans des lieux publics. Considérez-vous que c’est à l’opéra d’aller vers un plus large public et non l’inverse ?

VG : Personnellement, j’ai toujours pensé cela. J’ai fait un album pop en 2006 pour trouver une nouvelle appellation, la « pop opéra », parce que je voulais vraiment sortir du théâtre et chercher la génération qui m’était voisine. Je voulais savoir comment les jeunes pouvaient recevoir l’opéra, parce qu’ils n’ont pas trop la possibilité aujourd’hui d’aller vers ce genre. La radio n’en diffuse pas beaucoup et la télévision, c’est durant la nuit. Ce n’est pas un genre intéressant pour les médias, mais moi je pense que c’est très intéressant pour le monde culturel parce qu’un langage ou un mode de vie moderne provient toujours du passé. On ne peut pas aller vers l’avenir sans connaître le passé. Quand ils regardent un film, c’est rempli de musiques classiques ou d’opéra. Si on ne voyait un film qu’avec du rap ou du jazz, il n’y aurait pas les mêmes ambiances ! La musique de Gladiator est un très bon exemple. Pour suggérer des émotions et des sensations, on utilise toujours un grand orchestre. Les gens sont culturellement prêts pour la musique classique mais ils ne le savent pas. Moi, je cherche cela à travers ces événements. Ce n’est pas que je veuille devenir plus star. Je veux chercher des personnes qui se disent : « tiens écoute ça, ça vient d’un opéra, je veux aller voir ». Je suis en train de préparer un spectacle en Italie qui s’appellera « Italia, un sogno », avec les plus beaux arias d’opéra liés par une histoire jeune, qui parle de communication, de téléphones, etc… Je cherche toujours à donner quelques chose de nouveau pour amener les gens à l’opéra.

Ken Howard Metropolitan Opera

RM : Vous faites partie de cette jeune génération de chanteurs qui prennent de plus en plus soin de leur corps, de leur allure. Considérez-vous cela comme indispensable, notamment pour satisfaire aux exigences des metteurs en scène, ou cela relève-t-il simplement d’un choix ou d’une appétence qui vous est personnelle ?

VG : Je vais vous dire la vérité : je ne fais absolument rien. Cela fait deux ans que je ne bouge pas et je devrais normalement peser 200 kg alors, je dois dire merci à maman et papa. Et en même temps, je dois garder une hygiène de vie car avec 4 jetlag par mois, si l’on n’a pas de règles, le corps se détruit. Mais quelque fois, je n’accepte plus les règles parce qu’à la fin, on vit pourquoi ? J’ai aussi une petite voix qui me dit que le physique c’est important pour le travail et les rôles que j’interprète. Un héros romantique, un amoureux ne peut pas être négligé. Aujourd’hui, les metteurs en scène sont attentifs à cela car on fait aussi des vidéos, des broadcast. Ils veulent une figure qui respecte l’image de Roméo, Nemorino… Mais j’aime tellement la bonne cuisine que je me dis aussi qu’avec un physique autre, on peut aussi apporter quelque chose de différent … Et puis, un peu de poitrine ce n’est pas bien méchant ! (rires)

RM : Après une première partie de votre carrière principalement tournée vers l’opéra italien, vous vous orientez de plus en plus vers le répertoire français. Quelle est pour vous la particularité de ce répertoire ? Avez-vous une différence d’approche entre ces deux répertoires ?

VG : C’est étrange, mais je trouve l’écriture française très intéressante pour ma voix. Actuellement, je travaille beaucoup Bizet et je me  trouve presque plus à l’aise en français qu’en italien. Surtout dans la façon d’émettre les sons. Il y a une liaison, un legato, une souplesse qui me va bien. Après, quand j’entends du Massenet ou du Gounod, il y a des choses incroyables et je pense que l’écriture française c’est un peu l’Italie et la Russie ensemble. Il y a du Rachmaninov, du Wagner et du Verdi et tout se fond dans Massenet et Gounod. Je me sens très proche de cette musique et je l’insère de plus en plus dans mon répertoire.

RM : Vous avez récemment triomphé dans Werther et pourtant, beaucoup vous attendaient au tournant dans un rôle tout en intériorité avec lequel vous avez finalement surpris tout le monde. On a le sentiment que ce rôle constitue un tournant dans votre carrière ? Que représente-t-il pour vous ?

VG : Après Manon à Londres en 2010-2011, Werther a été une très grosse carte pour moi en effet. Un as. J’ai pu y donner plus de couleurs, d’introspection et de nuances. Les gens peuvent dire que je donne toujours trop. Je donnais trop quand j’avais 19 ans et ils disaient déjà que j’allais durer trois ans. Aujourd’hui, j’ai 40 ans. Cela me protège de donner beaucoup. On est soutenu par un vrai sentiment, une vraie émotion. Et ce que l’on donne est supporté par le désir de quelque chose de vrai. C’est un besoin. Werther m’a appris que l’on pouvait donner beaucoup aussi en utilisant tout ce qui est intérieur et qui est également très fort. Je me suis concentré là-dessus. On gère la puissance, on la met dans une petite boite et tout le monde sait que la petite boite peut exploser à tout moment. Alors, c’est encore plus fort, non ? C’est comme un gaz qui réussit à prendre l’espace. En chimie, on dit que le gaz prend l’espace là où on le met, non ?

« Cela me protège de donner beaucoup. On est soutenu par un vrai sentiment, une vraie émotion.Et ce que l’on donne est supporté par le désir de quelque chose de vrai. C’est un besoin. »

RM : Vous avez travaillé avec des partenaires illustres. Qu’attendez-vous d’elles ?

VG : Qu’elles donnent tout ! (rires) De ma partenaire, j’attends du respect. Je veux qu’elle soit pleinement avec moi. Je peux attendre une forme d’intimité aussi parce que dans le travail, on peut partager des secrets de vie. J’aime les partenaires qui se donnent complètement. Avec Anna (Netrebko) c’était comme ça, avec Angela (Gheorghiu) c’était comme ça, avec Nadine (Sierra) pour ce prochain Rigoletto, c’est comme ça.

RM : Vous avez débuté ténor léger. On peut dire qu’aujourd’hui vous êtes pleinement un ténor lyrique ?  Y-a-t-il des rôles que pour l’instant vous n’osez pas aborder mais qui font partie de vos envies pour l’avenir ?

VG : Si l’on travaille bien, la voix mûrit bien. J’ai commencé comme ténor léger voire colorature. Mon premier opéra était Il Turco in Italia de Rossini. Après, j’ai abordé Donizetti. Puis je suis passé au répertoire lyrique-léger avec I Capuletti e i Montecchi de Bellini. Enfin, j’ai commencé une carrière « lyrico » avec Bohème, Traviata, Rigoletto et quelques opéras français. Pas Werther naturellement car c’est un rôle qui comme Faust mérite un peu plus de corps je crois. Maintenant, j’aimerais bien établir un programme avec Paris pour faire tous les opéras français. Parce que Rigoletto c’est bien, mais c’est le passé pour moi. Cela fait 15 ans que je le chante et maintenant je suis sur une autre voie vous comprenez. Il faut m’utiliser pour ce que je suis et non pour ce que j’étais. Je vais faire Tosca au Met, « lyrico spinto. » C’est mon maximum pour les dix prochaines années. Cela veut dire que je peux mettre à mon répertoire le Ballo in maschera et peut-être Pagliacci. En 2022, j’ai planifié une Carmen, ce qui est parfait car on doit quand même conserver une légèreté pour y faire des nuances.

RM : Le Cid de Massenet ?

VG : Ils m’en ont parlé mais vous savez je tourne beaucoup et déjà mettre un opéra nouveau chaque année cela veut dire étudier l’opéra et je n’ai plus beaucoup de périodes de repos. Je travaille beaucoup et je dois donc prendre plus de temps, sinon le rôle n’a pas le temps de mûrir. Donc, on verra. Pour le moment, il y a Carmen, Tosca et Ballo et peut-être Pagliacci !

Crédits photographiques :  Portrait 1 © Jason Bell – Portrait 2 © Alessandro Dobici – Vittorio Grigolo sur scène © Ken Howard Metropolitan Opera

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