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L’accordéon de Fanny Vicens et son ombre double

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Perpignan. À cent mètres du centre du monde. 28-V-2017. Arne Nordheim (1931-2010) : Dinosauros pour accordéon et bande ; Musique traditionnelle Gagaku pour accordéon ; Jérôme Combier (né en 1971) : Ki-ka-Pou pour accordéon microtonal et électronique ; Stefano Gervasoni (né en 1962) : Album di figurine doppie pour accordéon et électronique ; Régis Campo (né en 1968) : Licht! Pour accordéon microtonal ; Alexander Vert (né en 1976) : Turn on tune in drop out pour accordéon, électronique et vidéo. Fanny Vicens, accordéon ; José Miguel Fernandez, réalisation informatique ; Thomas Pénanguer, vidéo.

18740684_1713059442042368_4889534266663426747_nÀ cent mètres du centre du monde (alias la gare de Perpignan) est une galerie d’art bien sonnante qui accueille un dimanche par mois les concerts de l’. Fondé en 2012 et emmené par son fougueux directeur artistique et compositeur et orienté vers les technologies de pointe (live électronique, musique à l’image, capteurs de gestes…), le collectif intègre compositeurs, interprètes, vidéastes, artistes multimédia et réalisateurs informatiques. Pour l’heure, c’est la jeune accordéoniste catalane , aujourd’hui basée à Paris, qui est au centre de la scène, accompagnée d’un dispositif d’écoute en octophonie, pour un concert entièrement dédié à son/ses instruments, puisque l’interprète louvoie ce soir entre l’accordéon chromatique et son alter ego microtonal, un prototype qu’elle joue aussi parfois en duo (Xamp).

Le programme de la soirée est riche, qui couvre quelques cinquante années de création associant l’accordéon à l’électroacoustique, qu’elle soit fixée sur support ou générée en direct par les logiciels de transformation du son. Pour débuter, joue la première pièce écrite pour accordéon et bande magnétique, Dinosauros (1970), du norvégien , un disciple de l’inventeur de la musique concrète Pierre Schaeffer. La pièce est impressionnante par le traitement sculptural des masses sonores et l’exploration des registres extrêmes d’un instrument que le compositeur fait sortir de sa préhistoire. L’utilisation du chronomètre pour caler les deux sources sonores témoigne quant à lui des premiers âges d’une technologie en voie de mutation ! Confondante ensuite est cette transcription pour l’accordéon d’une pièce de Shô, un des seuls instruments polyphoniques de la tradition japonaise, utilisé notamment dans la musique de cour Gagaku. L’interprète en exécute un fragment avec une maîtrise du soufflet et un raffinement du son qui enchantent.

De découverte en révélation, le concert se poursuit avec le premier solo pour accordéon microtonal de l’Histoire musicale. Il s’agit de Ki-ka-Pou, une pièce de . Le titre est celui d’une chanson russe dont on perçoit çà-et-là les contours au sein d’une écriture dont la sensibilité microtonale accroît la fragilité et le caractère tremblé. Les sons électroniques sont ici exogènes, suggérant par effluves l’espace vide et délabré de l’ancienne cité minière soviétique qui est au centre du projet compositionnel. Ne manquent que les images, celles de Pierre Nouvel que l’on pourra découvrir lors de la création de Campo Santo au festival Manifeste.

Stefano GervasoniAvec son réalisateur informatique zélé José Miguel Fernandez, est aux manettes de la console informatique pour assurer en lien avec l’interprète la création française de Album di figurine doppie pour accordéon et électronique live (2014). Œuvre maîtresse du concert, l’Album compte huit pièces de durées variées qui semblent cerner sous toutes ses facettes l’art sonore du compositeur : musique elfique aux textures fragiles et aux sonorités qui palpitent, elle est aussi virtuose qu’inventive dans l’exploitation d’un instrument dont Gervasoni rappelle, au cours de sa présentation, les origines populaires qui l’attachent. L’électronique ajoute à la dimension onirique de la musique et lie entre elles les « vignettes » superbement interprétées par Fanny Vicens qui vient de les graver (sans l’électronique) chez Stradivarius. Elle enchaîne avec une pièce récente de , vignette elle aussi en hommage à son maître Gérard Grisey. Licht! est écrit pour l’accordéon microtonal, qui lui confère une sonorité particulièrement soyeuse et sensuelle inscrite dans le temps long de l’Orient qui attirait tant Grisey.

Le concert s’achève avec la création mondiale très attendue d’, maître d’œuvre de la soirée, qui aime faire interagir le son, le geste et l’image. À ses côtés toujours, José Miguel Fernandez, auquel s’est joint le vidéaste pour la réalisation de Turn on tune in drop up. Sous le geste très investi de Fanny Vicens naît une musique vibratile à la faveur du bellow shake (trémolo de soufflet à l’accordéon) créant une matière granulaire et gorgée d’énergie dont le continuum sonore se transforme à mesure. La vidéo économe autant qu’élégante de s’immisce en un contrepoint subtil avant que la partie électronique ne vienne embraser l’espace de résonance, mixant ses couleurs à celles de l’accordéon dont elle démultiplie le spectre sonore.

Autant d’univers déployés et de matière générée par un instrument qui semble plus que jamais solliciter l’imaginaire des compositeurs, surtout lorsqu’il est servi par une interprète comme Fanny Vicens dont l’engagement, la performance virtuose et la sensibilité musicale confinent à l’émotion.

Crédit photographique : Fanny Vicens ; © Hellali Pénanguer/

 

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