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Rencontre avec Victor Julien-Laferrière, Grand Prix du Reine Elisabeth violoncelle 2017

Victor Julien-Laferrière au lendemain de la réception du Grand Prix CMIREB 2017 (c) E.VdhAu lendemain d’un mois de parcours marathonien qu’il a mené d’épreuve en épreuve jusqu’au résultat final : le Grand Prix du Concours Reine Elisabeth 2017, Prix de la Reine Mathilde de cette première session de violoncelle, nous a accordé un entretien.

Son travail technique structuré, plein de ressources et d’inventivité, son jeu coloré, intelligent et naturel, ses sons denses et chaleureux auront fait passer beaucoup d’émotion durant ce concours. Mais que l’on ne s’y trompe pas : sa jeunesse et sa fraîcheur ne l’auront pas empêchés, quand il le fallait, de créer les accents sombres et l’intensité appelés par certaines pièces. Brillant et franc, le musicien a déjà été récompensé par les Prix Spéciaux et Grand Prix du concours Printemps de Prague 2012, nommé aux Victoires de la Musique 2013 et lauréat du Prix Fondation Safran pour la Musique en 2013. A 26 ans seulement, sa discographie compte déjà quatre albums.  Sa carrière de soliste est déjà fournie et il a déjà à son actif plusieurs collaborations prestigieuses.

« Je voulais essayer de me présenter d’abord avec mon violoncelle, que ce soit ma juste manière de jouer qui me fasse remarquer. »

ResMusica : Qu’est-ce qui vous a incité à participer au Concours Musical International Reine Elisabeth ?

: Pour le dire de la façon la plus enthousiasmante possible, c’était une manière évidente de pouvoir avoir accès à des salles de concert, à certains orchestres, espérons-le aussi à certains chefs. Je n’avais jamais joué en Belgique et grâce à ce concours, je pense que cela va être réparé dès ce mois-ci. Ensuite, par rapport à leur situation, beaucoup de jeunes musiciens peuvent avoir des stratégies un peu différentes. De nos jours, certains utilisent très bien les médias avec des projets qui les définissent très bien, ils ont des projets très originaux, ou sont très actifs sur les réseaux sociaux etc… Je ne voulais pas, enfin cela ne me ressemblait pas d’adopter ce genre de stratégie ou de direction. J’aimais beaucoup l’idée d’aller dans un concours comme celui-ci et de me battre les armes à la main. Non, vous voyez ce que je veux dire : c’est me battre avec mon violoncelle, il n’y avait pas d’idée de compétition. Mais je voulais essayer de me présenter à un plus grand nombre de personnes qui ne me connaissaient pas d’abord avec mon violoncelle, que ce soit ma juste manière de jouer qui me fasse remarquer.

RM: Et durant le concours, les prestations ont-elles constitué un moment réjouissant ?

V.J.-L. : Ah non ! Pardon, mais c’était même extrêmement stressant. J’étais surpris car je pensais qu’en ayant participé à pas mal de concours auparavant, et ayant vécu des choses extrêmement intéressantes déjà dans mon activité, cela me permettrait d’atteindre un certain état psychologique de détachement, en tous cas d’être un petit peu moins stressé que ça. Mais j’ai vraiment atteint des niveaux de stress que je n’avais pas ressentis depuis très longtemps.

RM : Mais cela ne vous a pas empêché visiblement de bien entrer dans les pièces…

V.J.-L. :  Oui, c’est pour cela que l’on travaille. Mais il y a des stress différents selon les gens. J’en parlais avec d’autres finalistes à qui cela n’a pas non plus porté préjudice et qui me racontaient le type de stress qu’ils ont. Moi par exemple, c’est plus les jours précédant une performance, enfin dans ce genre d’occasion. Dans les concerts, je suis moins stressé… Et au moment de jouer cela va encore. Ce n’est pas si mal car il y a cette espèce de « pas le choix-là, on est obligé d’y aller ». Pour certains candidats, cela se manifeste au moment de jouer. Il faut alors le gérer d’une manière différente. Je ne sais pas ce qui est le mieux, honnêtement, car on peut passer des semaines horribles dans mon cas et ne pas bien travailler pendant toute la semaine. Si on se sent bien sur scène, tant mieux, mais on n’a pas forcément bien travaillé pendant toute la semaine. Il y a donc des avantages et des inconvénients dans les deux cas. Mais ce qui est sûr, c’est que les moments de plaisir que j’ai pu ressentir c’est évidemment à l’annonce du résultat et après avoir joué, car il y a un soulagement qui est proportionnel à la pression que l’on ressent. J’ai atteint des niveaux d’une espèce d’euphorie, pas par rapport à ce que je venais de jouer – je n’étais pas dans le jugement personnel -, mais d’avoir réussi à terminer mon tour.

RM : C’est vraiment étonnant car, en réalité, on avait l’impression de vous voir très à l’aise, notamment dans les interactions. Cela avait l’air fluide aussi. Parfois certains intériorisent et se renferment dans une bulle et cela les limite peut-être, dans les interactions avec l’orchestre par exemple. Vous sembliez justement fort en interaction les autres musiciens.

V.J.-L. : Cela me fait très plaisir. C’est peut-être dû à la pratique de la musique de chambre. J’ai besoin de ce jeu de ping-pong qui est tout le temps là en musique de chambre. Je recherche cela. Même quand je joue une œuvre pour violoncelle seul, j’essaie de me mettre dans une situation où je la joue à quelqu’un. Par exemple, qui va pouvoir faire ce jeu justement de me dire : « Ah mais là, est-ce que tu as essayé ceci ou cela ? » ou « C’est bien mais il manque cet aspect-là » ou « Refais-le en pensant à ça ». Et tout naturellement, quand je joue avec orchestre par exemple, j’ai probablement besoin, ou en tout cas envie, et ça paraît très naturel, de me tourner vers une chaise, d’essayer d’avoir un contact un peu direct avec les instrumentistes autour de moi. D’ailleurs, dans le Concerto de Chostakovich, il y a de longs moments où il s’agit simplement de duos entre un instrument de l’orchestre et le violoncelle. Il y a ça entre des pupitres d’altos ou de violons et le violoncelle, ou encore avec les vents, la clarinette : c’est génial de fonctionner comme en musique de chambre.

RM : Cela requiert tout de même beaucoup de plasticité parce que dans le Concerto de Chostakovich, vous étiez confronté à des interlocuteurs très différents.

V.J.-L. : Oui c’est vrai que je ne pouvais pas voir le corniste, le clarinettiste… Mais, par contre, je les entendais très bien. Et puis, j’avais Monsieur Denève juste là et ça se passait très bien. C’est quand même une superbe salle les Beaux-Arts ! Et puis, tout le monde s’entend très très bien, c’est vraiment très agréable franchement. Cela s’est fait naturellement.

Victor Julien-Laferrière (c) E.VdhRM : Pour ce qui est de la construction de vos programmes dans les épreuves, on sait qu’en concours il faut établir des stratégies. Il y a des morceaux peut-être un peu plus démonstratifs, où alors il faut trouver l’équilibre avec des pièces qu’on a plus envie d’interpréter par choix personnel ?

V.J-L : J’ai fait le choix dans ce concours de ne pas choisir forcément les pièces que j’avais le plus jouées, ni les pièces que j’étais forcément le plus sûr de réussir. J’ai sélectionné les pièces pour lesquelles j’avais l’impression d’avoir le plus d’affinités avec leur caractère. J’ai pris la Sonate de Boccherini qui me semblait tout de suite plus naturelle pour mon type d’expression. De même pour la Suite de Bach. J’ai pris une suite de Bach que je n’avais jamais osé prendre en concours, qui n’est pas du tout technique mais qui est somptueuse en ré mineur. Mais j’ai pris celle-là parce que la connexion entre ce que je veux faire et ce que je fais est plus directe avec une œuvre comme celle-là que dans une autre suite où j’aurais un peu plus d’étapes entre ce que je veux faire et la réalisation.

RM : Oui, nous savons que vous adorez la Cinquième Suite mais vous avez choisi la Deuxième : Cela a été une surprise ! Vous avez déjà joué le Dvořák et vous avez pris le Chostakovich…

V.J.-L. : Oui mais la Deuxième Suite, c’est celle qui se rapproche le plus de la Cinquième. La Cinquième est difficile à jouer en concours parce qu’on désaccorde le violoncelle. Même musicalement, c’est peut-être l’une des plus sujettes à controverse parce qu’il y a trop de manières vraiment radicales de la jouer. Et il y a eu beaucoup de contraintes de timing pour ces demi-finales aussi. Je n’avais donc pas tant de choix que ça. Pour la Sonate de Brahms, je voulais absolument jouer une sonate en entier, je voulais une pièce de résistance dans ce récital et j’étais ravi qu’ils aient choisi Brahms [le jury choisissait entre deux programmes proposés par le demi-finaliste] car c’est de la musique qui m’accompagne depuis toujours. On a beaucoup joué Brahms avec Adam Laloum au CNSM de Paris, depuis très jeunes. On a même organisé une intégrale de la musique de chambre de Brahms. C’est un compositeur qui nous a probablement beaucoup enthousiasmé à des moments où, comment dire, on avait vraiment besoin de ça.

RM : Nous avons été étonnés et en même temps ravi à la lecture du programme, par le choix de La Campanella de Kreisler. Comment en êtes-vous arrivé à ce choix ?

V.J.-L. *souriant* : Je ne sais pas si c’était une très bonne idée et je ne sais pas si je le referais. Il y a des gens qui ont beaucoup aimé et je suis ravi que vous en fassiez partie mais aussi pas mal de gens qui n’ont pas aimé, je le comprends très bien. J’ai surtout eu l’impression que c’était très risqué, trop risqué. C’est une pièce que, si j’en ai l’occasion, j’aimerais bien jouer en concert parce que je serais plus relâché. Mais en concours, je pense que j’ai pris un trop gros risque : cela aurait pu mal tourner.

RM : On a beaucoup entendu parlé de l’école française de violoncelle car vous étiez quatre Français en finale. Pour ce qui est de vous, en regardant votre travail d’archet très élégant, très souple et votre jeu qui semble ne pas mettre l’effort en avant mais qui se place au service des œuvres, cela nous évoque des parallèles avec l’école française de danse. Mais pensez-vous vraiment que cette école française de violoncelle existe ?

V.J.-L. : Non, j’ai l’impression que c’est plus une tradition qu’une école française de violoncelle. En tous cas, si on entend par école un ensemble de techniques, car on voit bien que parmi les quatre finalistes français, on a des techniques très différentes. C’est plutôt une tradition du violoncelle, le violoncelle est un instrument important en France et la France a produit parmi les plus grands virtuoses du violoncelle depuis 250 ans.

RM : C’est quelque chose de plus vivant ?

V.J.-L. : Oui, mais c’est très vivant aussi en Allemagne par exemple. Presque tous les Français ici [Victor Julien-Laferrière a étudié, après sa formation au CNSM de Paris avec Heinrich Schiff à l’Université for Musik und darstellende Kunst de Vienne puis au Mozarteum de Salzbourg avec Clemens Hagen] et la plupart des candidats au Concours, peut-être les deux tiers, ont étudié en Allemagne ou en Autriche. Il y a beaucoup de passerelles entre ces deux pays, certains professeurs en Allemagne enseignent en langue autrichienne, on peut même inclure la Suisse. C’est très vivant, le violoncelle en général, c’est aussi pour cela que le Concours Reine Elisabeth à introduit la session violoncelle.

RM : On a aussi remarqué qu’il y avait un bel esprit entre vous. Des candidats sont allés en écouter d’autres etc… C’est particulier au violoncelle ?

V.J.-L. : On le dit… C’est la réputation qu’on les violoncellistes : avoir davantage un esprit de collégialité. Mais je ne sais pas ce qu’il en est des autres instrumentistes. En tous cas, l’ambiance était très bonne. Étant passé le dernier soir, je n’ai écouté personne. J’avoue que je n’avais pas trop envie de me confronter à cela avant de jouer.

« Ce concours aura sûrement des répercussions qui vont me dépasser. »

RM : Pouvez-vous nous parler de votre instrument et peut-être de votre archet ou de votre archetier ?

V.J.-L. : Je joue sur un violoncelle italien anonyme du XVIIIe siècle, des environs de 1720 qui aurait été fait à Milan, en cette période glorieuse de la lutherie. Mais on n’a aucune idée de qui a bien pu le faire, on hésite même entre plusieurs luthiers. Le fait qu’il soit anonyme m’a permis de l’acquérir ce qui est tout de même incroyable pour un violoncelle de cette qualité. J’ai eu de très bons retours particulièrement pendant ce concours. On dit que les bonnes nouvelles arrivent souvent en même temps : le violoncelle est apparemment très satisfaisant comparé à d’autres instruments. Au Concours, il y avait tout de même de grands instruments : des Goffriller, Testore… et il paraît qu’au final, il soutenait la comparaison. C’était une très bonne surprise même si j’étais déjà convaincu par la qualité de mon instrument ! Concernant l’archet, pour le moment, je n’ai pas d’archet à la hauteur de cet instrument qui, en plus, a une grosse personnalité. J’ai pour l’instant un bon archet de Gillet, un archetier du début du XXe siècle, mais je vais me mettre en quête de quelque chose d’autre. Je ne connais pas encore très bien le monde des archets mais je crois que ce n’est pas une quête facile.

RM : Pouvez-vous nous dire un mot sur le trio que vous avez mis sur pied avec Mi-Sa Yang (violon) et Adam Laloum (piano) ?

V.J.-L. : Oui, le trio Les Esprits. Cela fait maintenant 7 ou 8 ans que l’on joue ensemble et ce n’est pas près de s’arrêter. On a une sorte d’équilibre qui n’en est pas un car on fait tous plein de choses un peu partout, des choses très différentes : Mi-Sa Yang travaille avec son quatuor à cordes Ardeo, Adam a une grosse carrière soliste, et on fait en sorte que tout cela nourrisse le trio. Le fait qu’on joue depuis tant d’années ensemble et qu’on commence à avoir un répertoire sur lequel on a passé du temps fait que notre identité de trio n’est pas mise en péril par la diversité de nos activités personnelles. Donc, on a que des avantages à cela. On est ravis de se retrouver pour retravailler un trio de Schubert ou découvrir un trio de Haydn. Je pense que ça va durer encore longtemps et je l’espère : on est tous les trois très motivés.

RM : Un concours comme celui-ci peut-il modifier votre travail et influencer le trio par ricochet ?

V.J.-L. : Probablement que cela aura des influences. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir les contrôler. Cela aura sûrement des répercussions qui vont me dépasser.

RM : Pour conclure, quel est votre programme à l’avenir, c’est sans doute un peu difficile à dire ?

V.J.-L. : C’est très flou pour moi. Je crois que je vais faire une sorte de « road trip » en Belgique au cours de ce mois-ci et c’est une expérience assez unique pour moi, je dois l’avouer. Je ne savais pas avant-hier soir – je ne sais toujours pas d’ailleurs – quelles sont les dates, ni où, ni quoi… Je vais juste me laisser porter par des gens qui demain vont me dire de quoi vont être faites mes prochaines semaines : je serai le premier ravi !

Crédits photographiques : Concours Musical International Reine Elisabeth © Emilie Vanderhulst

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