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À Rouen, la Bohème en mode sixties

La Scène, Opéra, Opéras

Rouen. Théâtre des Arts. 4-VI-2017. Giacomo Puccini (1858-1924) : La Bohème, opéra en 4 tableaux sur un livret de Giaosa et Illca d’après le roman « Scènes de la vie de bohème » d’Henri Murger. Mise en scène : Laurent Laffargue. Décors : Philippe Casaban et Eric Charbeau. Costumes : Hervé Poeydomenge. Lumières : Patricke Trottier. Avec : Alessandro Liberatore, Rodolfo ; Anna Patalong, Mimi ; Mikhael Piccone, Schaunard ; William Berger, Marcello ; Gilen Goicoechea, Benoît ; Nicolas Rigas, Alcindoro ; Yuri Kissin, Colline ; Olivia Doray, Musetta. Chœur Accentus et Chœur de l’Opéra de Rouen Normandie. Maîtrise du Conservatoire à Rayonnement Régional de Rouen. Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, direction : Leo Hussain.

2017-06-05 10_44_44-IMG_0163_optLa fin de la saison à Rouen se clôture par La Bohème, le classique des classiques. Dans l’ingénieuse mise en scène de , la distribution vocale de ce spectacle se révèle homogène et somme toute de belle qualité alors que l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, sous la baguette de , dépeint brillamment tous les accents pucciniens qui font l’extraordinaire succès de cet opéra.

« La Bohème ne laissera pas une trace mémorable dans l’histoire de notre opéra » : voilà comment avait été perçue par certains critiques de l’époque l’œuvre de Puccini lors de sa création le 1er février 1896 à Turin. Depuis, cet ouvrage est devenu le best-seller du monde lyrique avec cette saison plusieurs succès notables comme au Metropolitan Opera, au Grand Théâtre de Genève, à l’Opéra National de Hongrie ou bien encore au Deutsche Oper de Berlin et certainement dans quelques jours à la Scala, pour ne citer que quelques-unes des grandes maisons d’opéra. L’insouciance de cette vie de bohème de jeunes étudiants confrontés à la mort de Mimi a fait jusqu’à aujourd’hui de nombreux sauts dans le temps, l’intrigue se situant initialement en 1830 à Paris : entre les buildings d’Àlex Ollé, l’arène romaine d’Eric Vigié, l’univers mondain d’Andreas Homoki et le plus classique mais non moins brillant regard de Giuseppe Petroni Griffi, preuve en est que l’histoire de Mimi et Rodolfo touche tous les milieux et toutes les époques.

La mise en scène de créée à l’Opéra de Bordeaux en 2007 démontre cette vérité de manière brillante en transposant l’intrigue à la veille de mai 1968. Loin d’être déconcertant, ce travail dépoussière l’univers de cet opéra romantique sans brusquer les partisans de la tradition. Avec un Café Momus devenu un dancing où l’on twiste à qui mieux mieux, et une auberge transformée en boîte de nuit branchée appelée « La Bohème » (comme l’une des plus anciennes discothèques de France, située à Rouen !), donne une attention pleine de finesse et d’intelligence à l’œuvre de Puccini en s’amusant des extérieurs/intérieurs. Même si l’on ne retrouve pas le côté bohème dans les costumes soignés mais à la mode d’Hervé Poeydomenge, faisant imaginer que la vie rudimentaire des personnages correspond plus à un besoin d’émancipation dû à leur jeune âge plutôt qu’à une réelle situation de pauvreté, force est de constater que l’intégralité des tableaux est réussie, particulièrement celui au Café Momus où la gestion de la masse avec le chœur, les solistes, les enfants et les figurants est parfaitement maîtrisée, empreint de naturel et de dynamisme. Judicieux également les changements de plateau : alors que le rideau sombre et l’éclairage de la boule à facettes mettent indéniablement en valeur le duo O soave fanciulla de Mimi et Rodolfo (et permet de mettre en place le sublime tableau du Café Momus), la touche humoristique menée d’une main de maître par en artisan positionnant l’antenne de télévision pour retrouver la mansarde des jeunes étudiants sous les toits de Paris au dernier tableau et fredonnant J’aime les filles, la célèbre chanson de Jacques Dutronc, a eu son petit effet auprès du public du jour.

Côté voix, la Mimi d’ est touchante même si certains traits de personnalité ne sont pas encore évidents dans cette incarnation, comme la candeur et la timidité de la jeune femme dans Mi chiamono Mimi où seuls quelques accents de séduction transparaissent. Au troisième tableau, lorsqu’elle surprend l’échange entre Rodolfo et Marcello évoquant sa propre condamnation, l’expressivité de sa plainte perce discrètement le dialogue, annonçant l’authenticité bouleversante de son agonie dans les bras de son amant. En raison d’une palette de couleurs infinie, c’est un rôle qui se travaille encore et encore. La jeune soprano détient les principales clés pour atteindre une prestation de haute qualité à travers une fragilité qui lui fait encore défaut.

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Mais dans La Bohème, c’est l’alchimie entre les différents protagonistes qui assure le succès d’une production, quelle qu’elle soit. Voilà la force d’ et d’ ! Le timbre ensoleillé du ténor produit un Rodolfo ardent mais affaibli tout de même par quelques aigus tendus ou détimbrés, certainement dus à une voix temporairement malade. L’énergie de l’interprétation, toujours sincère, fait oublier rapidement cette difficulté même si l’aspect juvénile du personnage est là encore passé à la trappe. Au final, son attaque mezzo-voce de l’air O Mimi, tu più non torni donne des frissons, tout comme son « Mimi ! » en découvrant la mort de sa bien-aimée. Dans la fosse, le thème tutta forza soutenant ce cri désespéré est particulièrement vibrant. Sans excès ni facilités, dosant les effets avec une incontestable finesse, fort d’une formidable précision pour chaque détail de la partition, la direction musicale de Léo Hussain fait preuve d’une parfaite maîtrise des attaques et du tempo afin d’arriver à ce que l’émotion la plus intense provienne de la fosse. C’est vrai que la musique de Puccini raconte plus encore que les mots qu’on y chante. C’est certainement la raison qui fait que La Bohème est l’opéra préféré du chef principal de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie !

Pour le reste de la distribution, la tornade campe une solide Musetta, pleine d’assurance et de certitudes, dont certains aigus semblent tout de même parfois trop brutaux pour que l’on adhère totalement à cette performance. L’incarnation des trois compagnons de Rodolfo est d’une tenue exemplaire grâce à une évidente complicité entre ces artistes : la générosité de dans la peau d’un Marcello peignant des portraits pop art, en Colline et le cabotin en Schaunard assurent leur rôle sans aucune faiblesse.

On n’est jamais déçu par le chœur , mais la se révèle également très attrayante. Pas si évident de déambuler entre ces adultes et de chanter avec autant de force et de conviction ! En attendant la nouvelle production Norma de l’Opéra de Rouen qui ouvrira la dernière saison concoctée par Frédéric Roels, l’année se termine bien du côté de la Normandie.

Crédits photographiques : La Bohème mis en scène par Laurent Laffargue © Jean Pouget

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