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Les 40 ans de l’Ircam et du Centre Pompidou fêtés par Manifeste

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Centre Pompidou. Festival Manifeste. 2-VI-2017 : Alberto Posadas (né en 1967) : La lumière du noir pour ensemble ; Tenebrae pour six voix, ensemble instrumental et électronique. Tomás Luis de Victoria (1548-1611) : Tenebrae responsories pour ensemble vocal a cappella. Ensemble Exaudi ; ensemble Intercontemporain ; RIM Ircam, Thomas Goepfer ; direction : Duncan Ward.
3-VI-2017 : Morton Feldman (1926-1987) : The King of Denmark pour percussion ; The Rothko Chapel ; Gérard Grisey (1946-1998) : Prologue pour alto. Geneviève Strosser, alto ; Florent Jodelet, percussion ; Othman Louati, célesta ; Les Cris de Paris ; RIM, Eric Daubresse ; direction : Geoffroy Jourdain.

Alberto PosadasL’édition 2017 du festival Manifeste fête les 40 ans de l’ et du Centre Pompidou : un anniversaire placé sous le signe du dialogue des arts sonores et visuels, du jeu des correspondances et de l’interdisciplinarité qu’appelle de ses vœux Franck Madlener en affichant comme thématique de son festival « Le regard musicien ». Concerts dans la Grande salle du Centre Pompidou, activités pédagogiques et performances en extérieur (Piazza, Square) fédérant tous les publics animent un premier week-end fort prometteur.

La première soirée de Manifeste invite l’ sous la direction du jeune chef britannique et met à l’honneur le compositeur espagnol , tête d’affiche de Manifeste qui lui consacre un portrait en trois concerts. Dans La lumière du noir pour ensemble, première œuvre au programme, c’est le « regard musicien » de Posadas porté sur la peinture de Pierre Soulages et son concept « d’outrenoir » qui opère. L’œuvre est dense, dont le compositeur favorise une certaine opacité et rugosité. Impressionnante est la puissance et la maîtrise du matériau dont l’image spectrale se déploie à mesure, toujours plus transparente et lumineuse au sein d’un travail sur le timbre particulièrement ciselé. Les musiciens de l’EIC en restituent le foisonnement coloré avec une virtuosité confondante. La seconde œuvre du compositeur, Tenebrae, regarde cette fois vers la polyphonie renaissante de . Sur scène, l’excellent ensemble vocal londonien , a cappella d’abord, interprète des extraits de Tenebrae Responsories, un joyau de l’écriture polyphonique rarement égalé, écrit par Victoria pour la Semaine sainte. C’est aussi un défi pour les chanteurs dont on apprécie la pureté des timbres et le soin accordé à l’équilibre au sein d’une écriture exigeante dont on souhaiterait toujours plus de flexibilité des lignes. L’austère Tenebrae de Posadas (2012-2013) qui referme le concert convoque six voix (quatre hommes et deux femmes aux extrémités), un ensemble instrumental et l’électronique avec aux manettes. Si l’écriture hypercomplexe des voix au sein desquelles Posadas instaure une polysémie de textes (Novalis, George, Rilke…) semble parfois un peu vaine, le travail effectué avec l’électronique au niveau des textures sonores et des configurations spatiales est d’une belle efficacité (le hiératisme des voix d’hommes accompagnées des résonances giratoires d’une cymbale, par exemple) et confère à ce rituel une force singulière.

Au premier étage du Centre Pompidou, juste après le concert et entre chien et loup, on peut distinguer huit joueurs de cor des Alpes qui se font face. Reliés à un dispositif d’amplification et de spatialisation piloté par Manuel Poletti, ils sonorisent la place Georges-Pompidou tandis que l’artiste japonaise Fujiko Nakaya sculpte le brouillard qui l’envahit progressivement : « En fait de sculpture, précise l’artiste dans sa note d’intention, il s’agit de travailler avec l’atmosphère comme matière première et de laisser le vent manier le burin à sa guise dans le moule des conditions atmosphériques ». Elles lui sont favorables ce samedi soir où une foule compacte est venue apprécier le travail aussi poétique qu’inventif de Piazza, une performance qui sera redonnée le lendemain soir.

La seconde soirée s’inscrit pleinement elle aussi dans la thématique du festival avec, au centre du programme, The Rothko Chapel, le chef d’œuvre de où semblent converger les mondes visuel et sonore. Seul en scène pour débuter la soirée, le percussionniste Florent Jodelet joue The King of Denmark du même compositeur états-unien. D’une légèreté elfique, la pièce ne requiert que les doigts et les bras de l’interprète, dans un rapport intimiste et presque sensuel avec les matériaux, percutés, grattés, frottés, effleurés dans une résonance toujours éphémère. Magicien du son, Florent Jodelet est aussi maître de la poésie de l’écoute. Lui succède immédiatement l’altiste qui interprète Prologue, la première des six pièces constituant Les Espaces acoustiques de . Jouée seule, la pièce est entendue dans sa version pour alto et résonateurs comme le souhaitait le compositeur : « Voix seule, réponse fantomatique d’instruments inhabités mais aussi structure abstraite et sans concession, j’espère être parvenu ici à balbutier ce que je crois être la musique : une dialectique entre le délire et la forme » écrit le compositeur. On ne peut mieux rendre compte de cette pièce magistrale à laquelle très habitée confère une envergure sonore et un nuancier de couleurs très étonnant.

Les deux interprètes d’exception reviennent sur scène avec l’ensemble et le joueur de célesta Othman Louati pour donner une superbe version de The Rothko Chapel sous la direction attentive de . L’œuvre a été conçue pour l’espace octogonal de la chapelle de Houston (Texas), ornée de quatorze toiles de Mark Rothko : un espace pour la contemplation à laquelle la musique de Feldman contribue pleinement. Il y a ce soir dans la grande salle du Centre Pompidou la qualité de l’écoute et une légère réverbération des lieux – la technique y veille ! – pour instaurer cet équilibre fragile entre les forces en présence et laisser advenir les images sonores de Feldman dans des couleurs subtiles et une délicatesse vibratoire dont chaque instant de l’écoute est une expérience nouvelle.

Crédits photos : © Harald Hoffmann / Ed. Durand

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