tous les dossiers(1)

A Munich, Kirill Petrenko et le drame mahlérien

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Munich. Nationaltheater. 5-VI-2017. Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Rhapsodie sur un thème de Paganini pour piano et orchestre ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 5. Orchestre national de Bavière. Igor Levit, piano; direction : Kirill Petrenko.

18922491_10155370146088794_2113257190781954468_oEn concert comme dans la fosse, la routine n’existe pas avec Petrenko, ni avec son exceptionnel soliste, .

n’aime pas se disperser : il est donc presque surprenant qu’il ait accepté de programmer un concert symphonique entre deux représentations de Tannhäuser, mais c’est une aubaine pour les spectateurs qui l’avaient applaudi la veille chez Wagner. Depuis qu’il en est le directeur musical, les concerts de l’abonnement symphonique de l’Opéra de Munich affichent complet, et on comprend pourquoi – il est intéressant de constater qu’entre l’Opéra et la Radio bavaroise de Mariss Jansons, le public du concert symphonique semble être extensible à l’infini quand les mélomanes y trouvent à ce point leur compte.

Ce n’est sans doute pas la première partie de ce généreux programme qui aura d’abord attiré le public, mais à défaut d’un chef-d’œuvre les spectateurs auront pu se régaler de la démonstration orchestrale offerte par Petrenko. Les brèves variations de Rachmaninov sont une occasion rêvée pour livrer un feu d’artifice de couleurs, avec des cordes tantôt transparentes, tantôt brillantes, tantôt soyeuses et chaudes : en toute sobriété, sans jamais surligner les effets, Petrenko et l’orchestre font merveille. Il est particulièrement heureux que le soliste de ce non-concerto, , partage cette conception : lui aussi séduit par une immédiate et intègre musicalité – mais le meilleur reste à venir.

Il est rarement utile de commenter les bis, mais on ne peut passer sous silence une telle Mort d’Isolde, où le mouvement ascendant est d’autant plus irrésistible que Levit semble l’arracher à une pesanteur qui voudrait l’arrêter, jusqu’à une apothéose d’une indicible légèreté : une telle matière sonore, dense et colorée, précise à la note près et pourtant si naturelle, est proprement stupéfiante.

Après l’entracte, c’est le tour de Mahler : depuis une dizaine d’années, Mahler et Bruckner sont devenus aux yeux du public et des musiciens la pierre de touche de tout chef, et les grandes réussites ne manquent pas. Le chemin de Petrenko dans cette Cinquième Symphonie de Mahler est clairement celui du drame : pas d’eschatologie façon Abbado, pas d’élan mystique façon Jansons, pas plus que de cathédrales rigoureuses à la Boulez ; Petrenko ne recule pas devant les grands contrastes, ni devant les décibels, et la transparence des couleurs n’est visiblement pas son but suprême : au contraire, les vents offrent des couleurs acidulées que l’opacité des cordes fait ressortir avec un éclat souvent cru. On peut être surpris par un scherzo particulièrement peu grinçant, mais il se comprend dans la continuité des cinq mouvements de la symphonie. Le Mahler de Petrenko ne se comprend pas dans les senteurs capiteuses de la Vienne impériale, mais dans des combats bien plus concrets, bien plus quotidiens peut-être. Comme son Chevalier à la Rose étonnamment moderniste, ce Mahler-ci n’est sans doute pas pour tous les goûts, mais il est capital.

Photo : © Wilfried Hösl

 

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.