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Sonate à Kreutzer ou Sonate à Bridgetower ?

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La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica), roman. Emmanuel Dongala. Actes Sud. 333 pages. 22,50 Euros.

 

La-sonate-a-BridgetowerEmmanuel Dongala fait le récit romancé de l’apprentissage du violoniste virtuose polonais à qui son ami Beethoven dédia sa Sonate pour violon n° 9 dans un premier temps, pour la dédier finalement à .

Paris, page 9

Un beau matin de 89… 1789, droit venu d’Autriche, « Prince d’Abyssinie, Grand Nègre des Caraïbes », ou plus exactement de la Barbade, celui-là même que Tomasini appelle Il Moro, Frederick de Augustus Bridgetower de Bridgetown, « envoyé plénipotentiaire auprès du Prince Nikolaus Esterházy en son château d’Eisenstadt…, ami personnel du Maître Haydn », débarque à Paris, vêtu alla Turca (ou serait-ce à la Persane ?), accompagné de son jeune fils George Augustus Polgreen, 9 ans, violoniste surdoué, voire prodige, qu’il va falloir présenter, puis exhiber, puis imposer à la ville, car de l’enfant seul dépend maintenant la future bourse familiale.
Quelques lettres d’introduction feront l’affaire et George pourra donc ainsi très vite présenter son premier concert Salle des Cent-Suisses.

Succès, triomphes, honneurs …. On peut alors, hic et nunc,  évoquer un certain Wolfgang Gottlieb, passé lui aussi par ici il y a quelques années, puisqu’il semble bien que Frederick ait déjà calqué toute sa conduite sur celle de Léopold ! On rencontre Giornovichi, le , Legros, Kreutzer, ces mille « petits aristocrates élégants et mondains, ainsi que ces grands bourgeois », mécènes et protecteurs, qu’il faut d’abord dénicher, puis solliciter. George a du talent. Il séduit (papa démarche, décroche quelques concerts et récitals). Un entregent naturel fera le reste. Chez Madame de Montesson, le « couple » Bridgetower fréquente également Desmoulins, Chénier, Jefferson, Monge, Mme Roland et quelques autres comme Etta Palm, Louise Félicité de Kéralio, Lafayette…Mais Paris s’échauffe. Nous sommes le 14 juillet. Il faut quitter la France.

Londres, page 161

On se retrouve ainsi à Londres, sans le sou, dans le quartier calamiteux des docks de l’East End, sans surtout la petite Mathilde dont George est tombé amoureux à l’Hôtel Britannique, rue Guénégaud. Il va falloir une fois encore conquérir une capitale. Mais nous sommes au XVIIIe, dans un roman, à Londres de surcroît, dans le meilleur des mondes possibles donc. Hasard ? Circonstance ? Machination ? Manigances ? Toujours est-il que Papa Bridgetower ensorcelle un soir la fameuse Frau Papendieck qui recommandera fiston au Prince de Galles, qui, lui, le fera jouer devant Georges III et la Reine Charlotte. Puis ce sera Bath, Brighton, l’intimité, l’affection de Clementi, Giardini, Haydn. Le Prince de Galles s’est entiché de George et devient son mentor, son pygmalion, au grand dam de Frederick, auquel il échappe brutalement, et qui se fera expulser d’ Angleterre par ce même Prince ! George y vivra encore treize ans, le temps d’ancrer plus avant, comme si besoin l’était,  les solides amitiés de Sterne, Sancho, Herschel ou Edridge.

Vienne, page 267

Nous y voilà !  Paris l’avait découvert, Londres l’avait consacré, Vienne pourrait très bien lui apporter gloire et fortune. George s’est arrêté à Dresde où il retrouve sa mère et son jeune frère Friedrich, avant de rejoindre Vienne où il se lie (attirance spontanée, réciproque) avec un certain Beethoven…

Mais il  est grand temps de vous laisser, lecteur, découvrir par vous-même, l’objet du roman, la Sonate pour piano et violon n.9, opus 47, en la majeur,  de dédiée à George Hightower, dédicacée à (qui jamais ne l’interprétera) racontée entre les pages 265 et 333.

Emmanuel Dongala écrit en page 333 : « ce livre est une fiction fondée sur des faits réels ». Voilà qui dit tout. Sans détours. Sans équivoques. Une nouvelle Allée du Roi en quelque sorte, car la documentation, comme chez Chandernagor, s’y avère considérable. On est ainsi, dès l’abord, séduit par l’accumulation imposante, insolite et sans fin, d’anecdotes, d’atmosphères, de portraits, de tableaux parfois naturalistes ou véristes, parfois vifs et corrosifs. Paris : ses cafés, ses gargotes, ses lavandières, ses coupe-jarrets, ses jardins, ses hôtels particuliers, ses palais. Londres : ses vide-goussets, ses ribaudes, ses relents d’alcool, de graillon, ses jardins, ses hôtels particuliers, ses palais. On y retrouve ici le réalisme expressif, bariolé, chatoyant  de l’Avignon du temps des Papes d’Alphonse Daudet, ou celui, également bigarré, chamarré, de l’Alexandrie de Lawrence Durrell, sans oublier celui de James Joyce ou de Laurence Sterne.

Riche et foisonnant, ce roman d’apprentissage n’oublie jamais les sujets du temps, abordés par touches nerveuses et contenues, sans grands à-coups, sans grands à-plats, sans éclats : le racisme (p. 132, l’affaire de la « cartouche » que la police des Noirs réclame aux Bridgetower en plein Paris), l’esclavage, la situation des quarterons, octavons et autres laissés-pour-compte, l’abolitionnisme (une fois expulsé d’Angleterre, Frederick rejoindra l’armée de Toussaint Louverture en Haïti), la valorisation de l’individualité. Ce roman multiple, polyphonique, son style élégant, gracieux, épuré, discret, sans être jamais suranné, souvent également virtuose et brillant, expressif et enlevé, voire picaresque, ses atmosphères corrosives, enjôlent, captivent, convainquent et conquièrent.

A lire donc, toutes affaires cessantes, en écoutant, bien sûr, la Sonate à Brigdetower, « sonata per un mullatico lunatico » (Beethoven).

 

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