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Nicholas Angelich entre classicisme viennois et suggestivité brahmsienne

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Philharmonie I (Grande salle). 06-VI-2017. Joseph Haydn (1732-1809) : Variations en fa mineur Hob. XVII/6. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n°21 en ut majeur op.53, « Waldstein ». Johannes Brahms (1833-1897) : Variations sur un thème de Paganini op.35. Nicholas Angelich, piano.

Nicholas AngelichPour son dernier récital à la Philharmonie de Paris, nous gratifie d’un programme aussi copieux qu’ambitieux et exigeant. Il éclaire d’une façon singulière, par une somptueuse mise en perspective, la filiation du concept de variation depuis Haydn jusqu’à Brahms. Entre ces deux pôles, place à Beethoven avec sa célèbre et vaste Sonate Waldstein.

Les variations en fa mineur Hob.XVII/6, que a malicieusement sous-titrées « un piccolo divertimento » tirent leur poétique de la dichotomie expressive des deux groupes thématiques très contrastés, exposés et variés tour à tour : l’un mineur, dépressif, nostalgique ou violemment orageux et chromatique, au fil des apparitions variées et amplifiées, l’autre majeur plus léger et espiègle soulignant par effet de clair-obscur la tonalité éminemment dramatique de l’œuvre. Au fil des passages incessants du majeur au mineur, du sourire aux larmes, des ténèbres à la lumière, de l’insouciance au sentiment tragique, Nicolas Angelich romantise le propos. Il ne nous épargne, au fil du parcours, aucune césure théâtrale, aucune exaltation des contrastes, aucun rallentendo expressif, jusqu’à un certain pathétisme. Par une véritable stratégie des affects, l’œuvre verse dès lors dans une certaine subjectivité qui, si elle s’écarte sans doute d’une vision plus droite ou classicisante, sied particulièrement à l’écrin sonore monumental de la nouvelle Philharmonie parisienne. Dans un tel contexte, l’on apprécie d’autant plus le sens de la couleur et le dosage millimétré des nuances que déploie le pianiste américain.

Dans une perspective esthétique analogue, l’interprétation de la célèbre Sonate Waldstein de  appelle peut-être en son premier temps, allegro con brio, quelques menues réserves, car une certaine instabilité dans l’ordonnancement des tempi se révèle au fil de l’exposition : l’effervescence dynamique et rythmique du premier groupe thématique, avec ses accords répétés inlassablement, se heurte, par un ralentissement incongru, à la pause contrastée un peu forcée de tout le second thème, dans l’oubli incertain du tempo de base. Toutefois le développement de ce même mouvement est splendidement mené par un sens profond de la dialectique musicale et de la gestion temporelle. Mais c’est surtout au seuil de l’adagio molto, deuxième mouvement et sorte de vaste introduction au rondo final directement enchaîné que l’interprète fait preuve enfin de toute l’insondable introspection voulue. Ce final, savamment mené malgré quelques menues baisses de tensions, laisse deviner toutes les affres de la psychologie beethovienne, depuis l’ample déploiement, ici dans une sonorité de rêve, du thème initial, jusqu’à la coda prestissimo, peut-être juste un peu sage, en passant par les contrastes plus rageurs de l’un ou l’autre couplet, ou les réminiscences épisodiques rêveuses et lointaines du premier mouvement.

Après l’entracte, les deux cahiers des Variations op.35 de Brahms, sur un thème de Paganini (celui du célébrissime vingt-quatrième caprice pour violon seul), n’appellent que des éloges. Sans jamais tomber dans la gratuité d’une démonstration digitale un peu forcée ou d’une collection d’effets de manche, semble se jouer des redoutables écueils techniques de la partition. Bien plus, il centre son approche sur le caractère éminemment brahmsien du traitement thématique, la seule basse du thème devenant parfois simple prétexte à d’incroyables excursions poétiques et musicales. Malgré l’extrême suggestivité de ton, parfois quasi diabolique par son emportement, et la caractérisation de chaque variation, l’unité de l’œuvre n’est jamais sacrifiée. La virtuosité n’est ainsi qu’un moyen pour parvenir à la transcendance esthétique de l’œuvre dans sa globalité et à l’accomplissement total de l’interprétation.

Après ce superbe moment musical triomphalement accueilli, Nicholas Angelich calme le jeu et les esprits par deux bis, deux courtes et sublimes mazurkas de Chopin énoncées avec raffinement et pudeur : il quitte ainsi sur la pointe des pieds et du bout de la pensée un auditoire conquis et ravi.

Crédit photographique : Nicholas Angelich © J.-B. Millot

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