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Passe ton Bach d’abord : une passion toulousaine pour Bach

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Toulouse (31). 2, 3, 4-VI-2017. Passe ton Bach d’abord 10e édition. Passion ! Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Extraits de l’Art de la Fugue BWV 1080 ; Extraits de la Petite Chronique d’Anna-Magdalena Bach de Esther Meynell ; Parcours pédagogiques autour de la Passions selon Saint-Matthieu BWV 244 ; Extraits de la Passion selon Saint-Jean BWV 245 ; Sonate pour violon BWV 1031 ; Extraits des cantates « Auch mit gedämpften » BWV 36 et « Herz und Mund und Tat und Leben » BWV 147 ; Sonate pour flûte et clavecin BWV 1030 ; Passion selon Saint-Matthieu BWV 244 ; Heinrich Schütz (1585-1672) : extraits de la Passion selon Saint-Jean ; Jean-Joseph Cassanea de Mondonville (1711-1772) : Motet Jubilate Deo ; Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) : Cantate Sémélé, Chaconne de la sonate pour violon N° 1 en ré mineur. Marie-Christine Barrault, récitante ; Jean-Patrice Brosse, clavecin ; Le Concert de l’Hôtel Dieu : Heatehr Newhouse, soprano ; Raynier Guerrero, violon ; Benoît Morel, violoncelle ; Franck-Emmanuel Comte, clavecin et direction ; Jean-Christophe Frisch, flûte d’amour ; chœur In Nomine (direction Didier Borzeix) ; Ensemble Baroque de Toulouse : Raphaël Höhn, ténor, l’Évangéliste ; Philippe Estèphe, baryton, le Christ ; Clémence Garcia, soprano ; Caroline Champy-Tursun, alto ; Guillaume François, ténor ; Matthieu Toulouse, basse ; Gabriel Grosbard (solo) ; Marie Rouquié (solo) ; Marie Bouvard ; Mileva Culjic ; Léonore Darnaud ; Véronique Delmas-Pellerin ; Isabelle Duluc ; Christophe Geiler ; Cécile Moreau ; Fabienne Pratali ; Martine Tarjabayle ; Karine Watelet ; Léonard Zandstra ; Claire Zarembovitch, violons ; Marie-Laure Besson ; Jean-François Gouffault ; Jennifer Lutter ; Yves Tastet, altos ; Léa Birnbaum ; Géraldine Devillières ; Susan Edward ; Alice Mathé, violoncelles ; Ershad Tehrani ; Michèle Zeoli, contrebasses ; Wanda Kozyra, théorbe ; Christine Genet ; Saori Sato, orgues ; Benjamin Gaspon ; Marie-Émilie Gauffre ; Cécile Lemerrer ; Bénédicte Roussel, traversos ; Blandine Bacqué ; Antoine Baudouin ; Yoanne Gillard ; Timothée Oudinot, hautbois ; Florian Gasagne ; Lucile Tessier, bassons ; Christine Plubeau, basse de viole. Direction artistique : Michel Brun.

Marie-Christine Barrault et Jean-Patrice Brosse (EBT)Avec un enthousiasme inentamé, la 10e édition du festival Passe ton Bach d’abord aura passionné et enflammé la cité toulousaine autour de la musique du Cantor dans tous ses états. Parmi la centaine de concerts et d’événements dans une trentaine de lieux de la ville, le fil rouge était la Passion selon Saint-Matthieu, couronnement d’une décennie d’efforts, qui concluait ce week-end exalté.

Malgré le long week-end de Pentecôte et une météo capricieuse, qui a forcé les organisateurs à rapatrier plusieurs événements en intérieur, voire à en annuler quelques-uns, les Toulousains et visiteurs se sont à nouveau pressés dans les églises, salles de concert et autres lieux improvisés pour découvrir et savourer l’œuvre du grand Sebastien, son environnement, ses prolongements, ses inspirations et ses détournements jusqu’à notre époque. Force est de constater que la plupart des concerts d’une demie heure, rarement dépassée, avec interdiction de rappel pour tenir l’horaire, fait le plein selon des jauges parfois restreintes. Même si l’organisation a prévu des parcours balisés dans un programme très complet, c’est tout un art de composer son programme en fonction des lieux et des temps de déplacement entre les divers sites.

La fête commence dès le vendredi soir par une évocation aussi attachante que désuète, s’agissant de la Petite Chronique d’Anna-Magdalena Bach, dite par la comédienne . Parmi l’abondante littérature postérieure à Jean-Sébastien Bach, y compris romanesque, cette autobiographie fictive d’Anna-Magdalena, due à la plume de l’auteure anglaise Esther Meynell, connut un grand succès dès sa publication en 1925. Cette description réaliste et attachante de la vie domestique de Bach avec sa seconde épouse, l’éducation de leurs treize enfants, la vie musicale intimement liée à la vie familiale, jusqu’à la cécité et la mort de Sebastien, ne manque pas de charme et témoigne de l’amour indéfectible et l’admiration sans borne d’Anna-Magdalena pour son mari de quinze an son aîné. «…Après mon mariage, toute ma vie était fondue dans la sienne… Sebastien, c’était des yeux pour écouter… Ceux qui écoutent cette musique ne peuvent imaginer ce qu’elle lui coûtait…». Le récit de la formidable diseuse qu’est est ponctué par des contrepoints de L’Art de la Fugue et des extraits du Clavier Buchlein d’Anna-Madgalena, dont le célèbre premier prélude du Clavier bien tempéré, au clavecin sous les doigts experts de . Cette introduction romantique, qui n’aura pas manqué de nous rappeler le film formidable de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet en 1968, nos introduit joliment dans l’intimité de notre compositeur préféré.

1er atelier St-Pierre des Chartreux


Mûrir les fruits de la Passion

Le lendemain, des concerts irriguent naturellement la ville rose, mais et l’ suivent le fil rouge de la Passion selon Saint-Matthieu par des ateliers nommés Fruits de la Passion à l’église Saint-Pierre des Chartreux, puis à l’Hôtel Dieu, avant de conclure à la Halle aux grains où la Passion sera donnée dans son intégralité le dimanche après midi. À la mesure du travail fourni pendant six mois par l’orchestre, les deux chœurs plus un chœur d’enfants et les solistes, le chef toulousain a souhaité préparer le public à l’écoute de cette somme musicale. Tantôt avec l’ensemble (chœurs, orchestres, solistes) ou seulement avec les forces instrumentales, ce pédagogue né, détaille avec force exemples les innombrables pépites que recèle la partition, ainsi que les moments clef du drame qui se joue. Avec humour, il compare les protagonistes aux « gentils » et aux « méchants » des téléfilms actuels, nous précisant au passage que les arias d’alto expriment l’âme qui souffre. Et dans l’esprit des « Cantates sans filet », qui enchantent plusieurs dimanches toulousains dans l’année, le public est invité à répéter et chanter un choral avec les musiciens.

Parmi les invités parfois prestigieux, il est également proposé à nombre d’ensembles locaux, souvent amateurs, de se produire. C’est ainsi que le jeune chœur In Nomine, dirigé par Didier Borzeix, s’est audacieusement lancé dans un parallèle entre les Passion selon Saint-Jean de Bach et , né exactement un siècle avant Sebastien. On apprécie l’évolution autour d’un même texte dans la même tradition liturgique luthérienne, tandis que le contexte était donné par Saori Sato avec trois préludes et fugues sur le superbe grand orgue Delaunnay de Saint-Pierre des Chartreux.

De même l’orchestre et le chœur Pierre de Fermat, attaché au prestigieux lycée du centre ville, s’est penché sur la filiation de Bach à Mendelssohn à travers le choral luthérien, dans une prestation romantique caractérisée par des tempos quelque peu alanguis.

Le Concert de l'Hôtel DieuDu côté de la France

Le dimanche matin, la superbe chapelle baroque des Carmélites accueille l’ensemble lyonnais , en formation de trio, avec la soprano canadienne Heather Newhouse, pour une rencontre entre Bach et la musique française, qui était alors très en vogue dans les cours allemandes. L’Aria Laudate nomen ejus du motet Jubilate Deo de Mondonville nous révèle une musique superbe, lumineuse, pas encore assez connue, malgré quelques enregistrements. Raynier Guerrero au violon et Franck-Emmanuel Comte magnifient l’allegro de la difficile Sonate BWV 1031, puis s’épanouissent dans la Chaconne de la 1ère sonate de la très rare Élisabeth Jacquet de la Guerre, tandis que Heather Newhouse poursuit par un extrait de la Cantate Semele de la même. Enfin, la soprano à la voix claire, distincte et bien projetée, conclut avec l’aria de la Cantate BWV 36, Schwingt freudig euch empor (Élancez-vous joyeusement jusqu’aux étoiles, Auch mit gedämpften (Même avec une voix étouffée et faible, nous pouvons rendre grâce à Dieu) avec violon obligé en sourdine, poursuivant avec l’aria de la célèbre Cantate BWV 147, Bereite dir, Jesu dans la même configuration.

En début d’après midi, dans le même lieu, , toujours très curieux, fait découvrir les charmes intimistes de la flûte d’amour. Une énigme que cet instrument plus long que le traverso habituel, à la sonorité plus douce, présent en nombre dans les musées, alors qu’on lui connaît un répertoire quasi inexistant. Sa tessiture plus longue lui permet en revanche de jouer une grande partie du répertoire pour violon, ce qui en fait un instrument transpositeur. Avec Matthieu Dupouy au clavecin, a parcouru quelques mouvements transcrits des six sonates pour violon et clavecin avec la transposition pour flûte d’amour de la partie de clavecin de la fameuse Sonate pour flûte BWV 1030.

Raphaël Höhn ÉvangélisteTrois chœurs pour une passion

En apothéose de ce marathon annuel, le festival s’achève par la Passion selon Saint-Matthieu, interprétée avec ferveur par les forces locales. On le sait, aime les défis et deux ans après une mémorable Messe en si, il a patiemment monté cette Saint-Matthieu, considérée comme l’Himalaya pour tout ensemble baroque. Et l’émotion est d’autant plus forte que l’ se produit pour la première fois sur la scène de la mythique Halle aux grains.

Comme de juste, deux orchestres se font face, menés par les violons solo et , ainsi que les deux chœurs, celui de l’Ensemble Baroque et les Conférences Vocales, préparé par Laetitia Toulouse, auxquels s’ajoute au centre le chœur d’enfant La Lauzeta, qui intervient dans la première partie.

Sans tribunes, la Halle aux grains n’est certes pas l’église Saint-Thomas, mais la spatialisation sonore savamment mise en scène par Michel Brun, qui place les bois devant les cordes, fonctionne parfaitement dès le chœur d’entrée. N’en déplaise aux édiles de Leipzig, cet oratorio de près de trois heures constitue l’un des plus grands opéras sacrés jamais composé, d’une intensité émotionnelle absolue, d’une portée et d’une actualité universelles.

Sa musique fut-elle géniale, on sait toute l’importance que Bach accordait aux textes de ses cantates et oratorios. Il fit plus qu’illustrer le livret poétique de Picander et recopia à l’encre rouge sur la partition les paroles mêmes de l’Évangile. Même si l’ouvrage est désormais bien connu, le public français n’est pas forcément germanophone et l’on ne saurait que saluer l’initiative de projeter le texte, dans la superbe traduction de Gilles Cantagrel, en surtitrage sur plusieurs écrans de part et d’autre de l’auditorium. Le public ainsi plongé au cœur du drame qui se joue, en comprend chaque épisode pour un surcroît d’émotion.

L’orchestre est ici un personnage à part entière et l’ensemble toulousain est aguerri à la rhétorique du cantor, soutenue par la direction extrêmement attentionnée de Michel Brun. L’écoute est permanente avec une bienveillante complicité tout au long de l’interprétation. Les flûtes, les hautbois, les étonnants hautbois da caccia, les bassons, se mêlent harmonieusement aux cordes et au continuo, lequel constitue la colonne vertébrale de l’ensemble. Les deux violons solos font merveille dans les airs accompagnés, avec l’alto dans le bouleversant Erbärme dich et entraînant la basse dans Gebt mir meinem Jesum wieder. Et n’oublions pas l’association de la viole de gambe de Christine Plubeau avec le ténor dans Gedult, gedult, puis avec la basse dans Komm süße Kreuz.

Les trois chœurs interagissent en parfaite osmose avec une grande puissance expressive dans les turbae. Les cris exigeant la libération de Barrabas et la crucifixion du Christ donnent le frisson, tandis que les chorals jouent de leur effet consolateur.

 Des solistes au sommet

La prestation des solistes est superlative, à commencer par l’Évangéliste du ténor suisse Raphaël Höhn. Son registre de haute-contre lui permet de maîtriser au mieux la tessiture très élevée de l’écriture pour ténor de ce rôle écrasant. Son timbre d’une grande pureté a fait l’émerveillement de tous, ainsi que la clarté de sa diction. Par une connaissance intime de l’ouvrage, il en restitue les affects selon une grande humanité. Ce spectateur engagé exprime au plus haut point la compassion, l’angoisse, la colère, la douleur dans l’art complexe du récitatif. Le baryton incarne un Christ puissant, noble et tragique, laissant poindre une humaine fragilité face à l’épreuve ultime. La basse donne vie avec une belle présence aux personnages de Pierre, Judas, le Grand prêtre, Pilate, ainsi que dans son bel air Komm, süßes Kreuz. Bien différenciées, les deux voix féminines, la soprano et la mezzo se complètent à merveille. Leur duo à l’arrestation de Jésus So ist mein Jesus nun gefangen est à pleurer de beauté. L’émotion est à son comble dans les arias d’alto, qui expriment la souffrance de l’âme et a su toucher le public avec profondeur et délicatesse. Et l’on a vivement apprécié la fraicheur et la clarté du timbre de .

Après l’ultime note du grand chœur final Wir setzen uns mit tränen nieder, Michel Brun qui n’a pas encore baissé les bras, parvient à maintenir un silence d’à peine 5 secondes avant que le public exprime son enthousiasme en une immense ovation debout. L’ensemble baroque de Toulouse a bien gagné ses galons d’excellence et le festival est définitivement ancré dans le cœur des Toulousains.

Crédits photographiques : © Monique Boutolleau et Alain Huc de Vaubert

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