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Phèdre aux Bouffes du Nord, ou la vérité dramatique de Lemoyne

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 8-VI-2017. Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) : Phèdre, tragédie lyrique en 3 actes sur un livret de François-Benoît Hoffmann (adaptation pour 4 chanteurs et 10 instrumentistes de Benoît Dratwicki). Mise en scène : Marc Paquien. Scénographie : Emmanuel Clolus. Costumes : Claire Risterucci. Lumières : Dominique Bruguière. Avec : Judith van Wanroij, Phèdre ; Diana Axentii, Œnone ; Enguerrand de Hys, Hippolyte ; Thomas Dolié, Thésée. Le Concert de la Loge, direction : Julien Chauvin.

top-leftCette résurrection de Phèdre du célèbre librettiste et du compositeur est incontestablement une grande réussite pour le . Au-delà d’une redécouverte plus de 230 ans après sa création au Château de Fontainebleau, on peut parler d’une recréation tant le travail d’adaptation du directeur artistique du Centre de Musique Baroque de Versailles, , est décisif dans l’efficacité dramatique de cette production. Autour du Concert de la Loge et de son chef , ce sont quatre brillants interprètes qui nous tiennent en haleine tout au long de la soirée. 

Ici, 10 musiciens et 4 chanteurs suffisent à porter ce drame effroyablement violent et si déchirant. Même si naturellement, quelques coupes se font sentir ici où là, ce travail rend l’intrigue dense, le jeu rythmé, et permet surtout de mettre en exergue un livret et une musique extraordinairement efficaces. Plus de ballets dans cette version (le ballet du deuxième acte dans la première version de Lemoyne dure plus de vingt minutes !), exit le chœur pour célébrer le retour de Thésée ou larmoyer sur la mort de Phèdre… Il est vrai que les critiques de la fin du XVIIIe siècle ne souhaitaient même pas parler « de la danse, bien qu’elle soit bien exécutée, ni des Airs de Ballet, attendu qu’ils ne sont qu’un très faible accessoire dans cet Opéra » (Affiches, annonces et avis divers, 22 novembre 1786). Mais apparemment, les réserves du public de l’époque ont eu l’écho escompté auprès de , ceux-ci soulignant « la lenteur avec laquelle sont conçues quelques scènes ; c’est qu’il manque souvent de ces oppositions si nécessaires à la musique, et que de ce défaut résulte une monotonie qui, au milieu des plus belles choses, inspire la distraction, le refroidissement et l’ennui » (Mercure de France, 9 décembre 1786). Dans cette nouvelle version, à aucune seconde nous ne pouvons décrocher tellement l’essentiel de cet opéra est porté à nu, sa grande force tout autant que sa singularité.

La seule petite réserve serait la faiblesse du rôle d’Hippolyte dans cet opéra, encore plus marquée dans cette version par l’absence de la scène des adieux de ce dernier à ses amis avant son exil forcé, scène qui avait pourtant marqué les esprits des contemporains du compositeur (mais qui nécessite un chœur !). Recouvert d’or de la tête aux pieds (tous les costumes de sont justes et bien à propos), armé d’un couteau qui refera son apparition dans la main de son père, la pantomime du jeune homme au début du premier acte semble dépeindre ses talents de chasseur, mais suggère surtout la menace de la tragédie qui va venir, Hippolyte semblant retourner le couteau contre lui-même, dans un cri déchirant bien que silencieux. Même si l’innocence de son jeune âge apparaît rarement dans le jeu d’ qui choisit de privilégier la noblesse et la profondeur de son personnage, Hippolyte diffuse une grâce indéniable, notamment par ses lents déplacements et son regard pénétrant, tout comme une belle sensibilité portée par la douceur du chant du ténor et l’implication constante de l’artiste.

Dans la tradition post-Rameau, était l’un des derniers représentants de la tradition de Gluck qui avait transformé l’opéra pour y introduire le naturel et la vérité dramatique, réforme l’opposant aux piccinistes, grands défenseurs de l’opéra italien. En respectant pleinement le ton de Racine, les trois actes d’Hoffmann présentent une trame resserrée, soutenue par un livret composé d’éléments typiques du langage littéraire préromantique (interjections, versification décalée, silences…). Dans cette partition, le talent de Lemoyne excelle particulièrement dans la conception de la déclamation dans ses récitatifs où la simplicité de la musique doit permettre de laisser la place à l’interprète de déployer toute l’expression nécessaire à la situation. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que , détentrice du rôle-titre, ne s’en prive pas, notamment dans le sublime monologue où Phèdre est poursuivie par ses nombreux remords, soutenue par les vibrants et terribles accents du Concert de la Loge. Quelle formidable interprète qui exprime toutes les nuances de la passion, du tourment et de la souffrance ! Dans une diction particulièrement soignée (ce qui est le cas de la totalité de la distribution), la chanteuse marie un jeu d’actrice particulièrement abouti à un chant empreint d’intelligence et de grandeur. Les vibratos bien amenés, les sons filés vaporeux, la rondeur des graves, la projection assurée, le timbre affirmé, l’intensité du regard et des gestes de cette dernière, composent une prestation d’une excellente qualité pour cette femme adorée, détentrice de la totale confiance de son époux, mais déchirée par un amour incestueux.

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Tout comme son fils, Thésée apparaît le poignard à la main, comme pour signifier que le destin de tous semble inéluctable. Même s’il reste étonnant de croire que ce roi de retour de la guerre prend ses décisions lourdes de conséquences sur la seule base des dires de la servante Œnone, la vérité d’expression de nous entraîne sans réserve à la compassion que les sentiments de son personnage doivent susciter. Sa voix franche et sonore qui se déploie dans tout le théâtre, sublime l’invocation de Thésée à Neptune, rendant l’incarnation du baryton bordelais proche de la perfection.

Alors qu’il nous paraît étonnant de retrouver dans ce répertoire, c’est avec vigueur qu’elle défend le rôle d’Œnone. Sa voix de soprano lyrico-dramatique se mêle admirablement à celle de Phèdre lors de son duo au deuxième acte alors que son jeu théâtral retranscrit sans faiblesse sa position de nourrice confidente, soutien indéfectible auprès de sa reine.

Imbriqué dans les larges carreaux du sol du palais animé par les seules lumières de , est un héros au même titre que les autres protagonistes. Il est intéressant de voir les coups d’archets, les regards portés au violon de (le chef étant judicieusement positionné sur le coin en biais), le mouvement de tête de certains instrumentistes à vent entre certaines de leurs interventions, le positionnement des corps et l’impulsion des gestes pour accompagner les effets musicaux… Se déplaçant dans ce labyrinthe concocté par le scénographe , les protagonistes ne semblent prendre qu’un seul chemin : celui de leur destin. Cette mise en scène de , toute en suggestion est en finesse, met merveilleusement en lumière le drame qui se joue devant nous, la connexion avec le public se mettant en place grâce à une direction d’acteurs précisément étudiée, dans la pure tradition de la tragédie classique.

Un spectacle magnifiquement saisissant.

Crédits photographiques : Phèdre de Lemoyne par © Grégory Forestier

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