bandeau_resmusica_ILF

La Reine de Chypre au TCE : un opéra de circonstances

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 07-VI-2017. Fromental Halévy (1799-1882) : La Reine de Chypre, opéra en cinq actes. Version de concert. Avec : Véronique Gens, Caterina Cornaro ; Sébastien Droy, Gérard de Coucy ; Etienne Dupuis, Jacques de Lusignan ; Christophoros Stamboglis, Andréa Cornaro ; Eric Huchet, Mocenigo. Chœur de la Radio Flamande. Orchestre de chambre de Paris, direction : Hervé Niquet.

La Reine de Chypre TCE juin 2017Créé en 1841, l’opéra La Reine de Chypre de Fromental Halévy a été donné en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées, en totale recréation car l’œuvre avait disparu des planches dans les années 1870, ce qui ne peut que questionner sur la raison du maintien au répertoire de certains opéras.

Constatant la rareté de cet opus face à la suprématie de La Juive, on remarque que la partition est toutefois d’une grande efficacité dramatique. Halévy utilise des motifs musicaux très identifiables et poursuit le travail entamé par Rossini avec Guillaume Tell. Avec une délimitation en cinq actes, un divertissement (ce soir supprimé vraisemblablement) et la variété des tableaux, les codes du genre semblent désormais bien établis, avec également ce qu’il peut y avoir de pompier, dans l’utilisation du chœur, ou bien des effets orchestraux parfois faciles, propres à susciter les applaudissements.

La plus-value de La Reine de Chypre se joue certainement dans la richesse du rôle de Caterina Cornaro, qui évolue entre des amours contrariées, la place altière de la reine enveloppée d’une grande dignité et la défense d’une vertu maternelle inébranlable (« Le trône ou la mort »). Le cadre vénitien, à l’origine prétexte au drame qui se noue, devient chypriote et occasionne une multiplicité d’atmosphères qui fait voyager le spectateur, du XIXe au XXe siècle, et répond à la variété de caractères des personnages (comme la duplicité de Mocenigo se dévoilant progressivement, ou bien le mystérieux Jacques de Lusignan qui se trouve être un magnanime souverain et qui, à l’article de la mort, est encore d’une autorité impérieuse). Halévy, dans son habitude à créer des étoffements mélodiques en relation avec ce qui se passait de l’autre côté des Alpes, utilise la concision du texte, qui ne semble plus être une succession de récitatifs et d’airs mais se module avec une versification assez touchante parfois. Ceci concourt à ce que l’action soit lisible, exaltant les valeurs patriotiques mâtinées d’une certaine esthétique troubadour (comme l’amitié chevaleresque entre Lusignan et Gérard à l’acte III).

, hiératique et imparable développe sa grandeur de tragédienne pour interpréter ce rôle souverain. On ne reviendra pas à nouveau sur son intelligence musicale, son art sublime de la diction et sa présence scénique.
Malheureusement pour cette soirée pleine de nouveautés, une occasion est ratée pour le rôle du ténor dont la tessiture, très tendue, nous rappelle l’excellence du chant, en transition entre une émission vocale mixte et celle en voix de poitrine, relatée par les chroniqueurs du XIXe siècle. Le rôle a eu raison de Marc Laho, initialement prévu, remplacé par Cyrille Dubois, souffrant, lui-même remplacé par le courageux qui aurait eu, de la bouche du chef d’orchestre, la partition le matin même du spectacle. Il n’y a donc pas lieu de relater les difficultés auxquelles un chanteur doit faire face quand il déchiffre, marque ou quand il ne chante pas une partition difficile réclamant une grande exigence vocale.
Le rôle d’Andréa est le seul qui soit plutôt monolithique, incarné par avec ce qu’il faut dans la carrure pour donner une prestance paternelle qui fera fléchir la décision d’union de Caterina. , interprétant le rôle de Jacques de Lusignan, a une voix claironnante, une belle diction et possède une certaine autorité vocale qui indique que c’est décidément un artiste à suivre.
, jouant le rôle du méchant Mocenigo, a un air à boire dans lequel il essaye de ne pas trop verser dans la gaudriole de la chanson paillarde, si ce n’était un style un peu trop de demi-caractère, contrastant avec une fourberie semblable à celle du Iago d’Otello.
La présence des chœurs, très importante (« Buvons à Chypre », l’acte IV), offre un contrepoint pertinent pour redistribuer l’intimité des drames personnels des rôles principaux, comme la scène de l’anathème ou bien les chants patriotiques.

La direction d’, à la tête de l’, a des allures de palais vénitien, entouré de brumes grouillantes et rampantes desquelles émergent les splendeurs bleutées de la Méditerranée rayonnante, comme l’annonce d’une efficace verdienne.
Un enregistrement de cette oeuvre est prévu, avec une équipe vocale au complet, ce qui ne pourra qu’être porté, encore, au crédit du , qui effectue un travail convaincant de recherches musicales et donne une envie furieuse d’explorer toujours plus avant un siècle musical plein de surprises, en redistribuant les cartes d’un répertoire injustement peu connu.

Crédit photographique : © Gaëlle Astier-Perret

tous les dossiers(1)

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.