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Brahms capiteux et tragique sous les doigts d’Arcadi Volodos

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Johannes Brahms (1833-1897) : quatre des huit capricci op. 76, trois intermezzi op. 117, six Klavierstücke op. 118. Arcadi Volodos, piano Steinway. 1 CD Sony Classical. Enregistré au studio Teldex de Berlin en juin 2015 (op. 118), septembre 2016 (op. 117) et janvier 2017 (op. 76).Textes de présentation en anglais, allemand et français. Durée : 54’10.

 

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brahms volodosAprès quatre ans de silence discographique depuis son sublime récital Mompou, nous revient pour une pleine galette irisée consacrée à Brahms. Notre patience est récompensée. Voilà sans doute, un des disques majeurs consacrés aux ultimes recueils pianistiques du maître hambourgeois.

aura égrené trois longues sessions d’enregistrements sur plus de dix-huit mois, pour boucler ce CD consacré à trois recueils brahmsiens parmi les plus secrets et intimes. Il y casse définitivement l’image d’Épinal dressée et entretenue par certains commentateurs, surtout au début de sa carrière (nouvel Horowitz, prince moderne de la transcription et de la paraphrase, virtuose accompli à la technique infaillible, colosse à la sonorité d’airain, entre autres clichés certes véridiques mais réducteurs). Ce Brahms mettra tout le monde d’accord : le pianiste accompli est doublé d’un formidable musicien.

Pour ouvrir le programme, Volodos ne retient ici que les quatre premiers des huit capricci et intermezzi de l’opus 76, relativement moins fréquentés au disque comme au concert vu leur relative difficulté technique. Choix limité (le minutage un peu pingre du disque aurait permis de glisser le cycle entier) mais sans doute délibéré : l’enchaînement enharmonique de l’intermezzo opus 76 n° 4 avec le premier de l’opus 117 composé vingt ans plus tard tient du miracle. Le pianiste russe n’oublie pas la carrure quasi symphonique du premier capriccio avec cette sensation de roulis menaçant, mais se souvient aussi de l’héritage discret allègre et nostalgique du Schubert des moments musicaux (n° 2), ou des romances sans paroles mendelssohniennes dans les deux Intermezzi (n° 3 et 4).

Mais ne nous y trompons pas, ce sont dans les trois vastes Intermezzi opus 117 et les klavierstücke de l’opus 118 que Volodos donne la pleine mesure de son génie d’interprète.

Dans l’opus 117, Volodos ose un étirement idoine des tempi. La pondération du discours n’y flirte jamais avec l’immobilisme car la tension mélodique, « horizontale » n’est jamais prise en défaut, les pianissimi les plus impalpables ne sont jamais détimbrés et relèvent d’une inattendue sensualité, l’éventail des nuances et des couleurs semble inépuisable, l’art du legato y est consommé et à l’entier service des phrasés. Ces « berceuses de la douleur », comme les appelait Brahms, semblent figurer, dans une interprétation aussi aboutie, la quête d’une mystérieuse et sublime poétique, d’un intime et inaccessible lointain, où seules les notes peuvent exprimer toute la variété et l’intense pudeur des émotions. Du très grand art !

Dans l’opus 118, dès les premiers accords de l’intermezzo (n° 1) ou durant toute la ballade (n° 3), c’est la dense sonorité qui frappe, pleine et ronde sans la moindre brutalité ou pesanteur. On oublierait presque les marteaux de l’instrument devant une telle maîtrise de toucher. Le pianiste russe imprime au-delà de la formulation parfois elliptique du dernier Brahms, un sens de la grande courbe sur l’ensemble du cycle. L’atmosphère automnale mais jamais confite des divers intermezzi (n° 2 et n° 4) ou autre romance (n° 5) nourrit ici une immense nostalgie. Mais sourd aussi l’angoisse, laquelle explose, grandiose et terrifiante, dans l’ultime sixième intermezzo, sommet d’inspiration brahmsienne et probable reliquat d’un projet symphonique abandonné, sorte de réflexion musicale autour du Dies Irae grégorien, mené de main de maître par l’interprète avec un sens incroyable du crescendo depuis le ferne klang feutré des premières mesures jusqu’au climax central, insoutenable et aveuglant : la décrue dynamique qui s’ensuit n’en est que plus résignée pour se résoudre dans un silence aussi douloureux que glacial.

Ces cycles opus 117 et 118 ont déjà bénéficié par le passé d’une discographie relevée (Wilhelm Kempff, Radu Lupu, Julius Katchen ou Wilhelm Backhaus, qui n’a gravé qu’incomplètement l’opus 117, et plus près de nous Hélène Grimaud ou Anna Gourari). Mais il faudra désormais compter aussi sur la singulière, pondérée, à la fois sensuelle et grave approche d’Arcadi Volodos dans ces pages essentielles du dernier Brahms. Si on y ajoute un bien bel instrument parfaitement réglé et une prise de son misant sur l’espace sonore, très fidèle à la palette des nuances et aux intentions de l’artiste, voilà donc un des très grands disque de piano de l’année !

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