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Les faux-semblants d’Arsilda de Vivaldi font merveille au Théâtre de Caen

La Scène, Opéra, Opéras

Caen. Théâtre de Caen. 13-VI-2017. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Arsilda, regina di Ponto, opéra en 3 actes sur un livret de Benedetto Domenico Lalli. Mise en scène et scénographie : David Radok. Chorégraphie : Andrea Miltnerová. Costumes : Zuzana Ježková. Peinture : Ivan Theimer. Lumières : Přemysl Janda. Avec : Olivia Vermeulen, Arsilda ; Lucile Richardot, Lisea ; Kangmin Justin Kim, Barzane ; Fernando Guimarães, Tamese ; Lisandro Abadie, Cisardo ; Lenka Máčiková, Mirinda. Chœur et orchestre Collegium 1704, direction : Václav Luks.

Arsilda_Petra Hajska4Caen a eu la riche idée de faire partie de l’aventure de cette co-production d’Arsilda, regina di Ponto, créée au théâtre national de la capitale slovaque. Cet opéra du célèbre prêtre roux est particulièrement rare sur la scène lyrique actuelle. Entre les sublimes tableaux composés par (mise en scène), Andrea Miltnerová (chorégraphies), Zuzana Ježková (costumes), Ivan Theimer (peinture) et Přemysl Janda (lumières), un orchestre déployant une musique pleine de contrastes et d’inventivité sous la baguette de et une distribution vocale à la hauteur des affects offerts dans cette œuvre, le a proposé à ses spectateurs une très belle soirée d’opéra.

A la lecture du programme du soir, on se dit que suivre l’intrigue de cet Arsilda, regina di Ponto de Vivaldi sera le principal défi de la soirée. C’est qu’entre les changements d’identité et les travestissements (Lisea est travestie en Tamese pour assurer le trône à la place de son frère jumeau ; annoncé mort, Tamese revient sous l’identité d’un jardinier), entre les tromperies perpétuelles et les faux-semblants (« Ton époux est ma sœur ! » annonce Tamese à Arsilda à la fin du deuxième acte), ainsi que le nombre de protagonistes dans cette histoire, il est facile de perdre le fil… Que nenni ! C’était sans compter la judicieuse approche de qui, face à une trame théâtrale bien alambiquée, traite cet opéra avec une limpidité exemplaire, en agrémentant le tout de tableaux forts agréables et en équilibrant le propos avec humour et un brin de dérision.

C’est qu’en vérité, ce n’est pas l’histoire qui est ici le plus important, mais bien les relations humaines faussées par une hypocrisie et une trahison ininterrompues. La chambre noire, unique décor du scénographe, les met en exergue, avec pour seuls reliefs les peintures d’Ivan Theimer apparaissant momentanément à travers certaines fenêtres de cette camera oscura. La première partie de soirée pourrait paraître bien formelle en raison de la situation de héros confinés dans les conventions et la superficialité sous leurs perruques poudrées et leurs costumes d’époques (le travail de Zuzana Ježková est d’ailleurs particulièrement réussi !). Mais le metteur en scène s’en amuse en jouant sur la démesure (manches et perruques disproportionnées), le décalage temporel (chaises contemporaines en Plexiglas) et la confusion des genres (avec une marquise à barbe dans le chœur ou des danseuses dissimulées en hommes par exemple).

L’ordre et l’équilibre propres à la belle danse illuminent les chorégraphies et les pantomimes d’Andrea Miltnerová, gâtant les amoureux des particularités propres au répertoire baroque et déployant des tableaux particulièrement aboutis. Une fois l’émerveillement passé, l’émotion dramatique prend le dessus : en se dépouillant de leurs costumes de parade pour des tenues de ville du XXIe siècle, les protagonistes mettent à jour leur véritable identité, mais surtout leurs détresses et leurs désillusions. La vérité exulte enfin, face à un chef d’orchestre à genou placé sur scène, image particulièrement originale et attendrissante.

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Même si l’opéra s’intitule Arsilda, le personnage central est bien Lisea, fille de la reine de Cilicie contrainte de prendre l’identité de son frère décédé pour garder le trône réservé à un héritier mâle. Amoureuse du roi de Lydie nommé Barzane, la jeune femme se sent trahie par son fiancé lorsque celui-ci la croyant morte, tente de l’oublier avec Arsilda. Dépassée par la situation, ce sera l’oncle Cisardo qui dévoilera ce jeu de quiproquos, permettant ainsi aux deux couples (Lisea/Barzane, Arsilda/Tamese) de se marier et de régner sur leur royaume respectif. Dans la peau de Lisea, la sincérité et la profondeur de font mouche. Son timbre de mezzo obscur et étoffé permet d’incarner au mieux la noblesse et l’autorité de ce rôle travesti. Elle l’équilibre parfaitement grâce à une sensibilité lui permettant d’exprimer subtilement la désolation de la jeune couronnée dans Fra cieche tenebre, ou les doutes de l’héroïne lorsqu’elle se confie à Mirinda, seule au courant du subterfuge mis en place par la Reine au détriment du bonheur de sa fille. Dans ce rôle de servante, la soprano déploie une belle assurance à travers une voix lumineuse et sonore qui ne manque pas de panache dans les morceaux les plus agiles. Dans le rôle-titre, dépeint une Arsilda plus observatrice qu’actrice dans cet imbroglio qui semble ne jamais prendre fin. A travers une ligne mélodique peu évidente dans son air Precipizio è del moi petto, la mezzo assure avec éloquence des sauts de registre bien périlleux, même si certains de ses graves se dérobent quelque peu.

Du côté des hommes, ouvre et clôture cet opéra avec brio, la noblesse et la densité de son chant se complétant à une solide technique vocale et un timbre de baryton-basse consistant et charnu. La virtuosité de la partition met également en lumière l’engagement sans faille de (Barzane) et le timbre sucré de incarnant de manière absolument juste le rôle de Tamese. In fine, cet opéra révèle des airs d’une puissance et d’une profondeur extraordinaires, portés par le chœur et l’orchestre du qui excellent par leur finesse de jeu invariable dans une musique si dynamique et contrastée, une belle retenue dans les airs les plus mélancoliques et une souplesse totalement en phase avec les sentiments défendus sur le plateau.

Crédits photographiques : Arsilda mis en scène par David Radok © Petra Hajska.

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