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À Genève, Norma l’objet du scandale

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Opéra des Nations. 16-VI-2017. Vincenzo Bellini (1801-1835) : Norma, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani d’après la tragédie d’Alexandre Soumet, Norma ou L’infanticide. Mise en scène : Jossi Wieler & Sergio Morabito reprise par Magdalena Fuchsberger. Décors et costumes : Anna Viebrock. Lumières : Mario Fleck. Avec : Alexandra Deshorties, Norma ; Ruxandra Donose, Adalgisa ; Rubens Pelizzari, Pollione ; Marco Spotti, Oroveso ; Sona Ghazarian, Clotilde ; Migran Agadzhanyan, Flavio. Chœur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Alan Woodbridge), Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : John Fiore.

Norma.01Cette production de Norma de créée en 2002 à l’opéra de Stuttgart, reprise au Novaya Opera de Moscou en octobre 2012, puis en mars de cette année, ou encore au Teatro Massimo Palermo en juin 2014, arrive à Genève vêtue de sa sulfureuse réputation. Elle a été accueillie par une bronca des spectateurs.

Norma, opéra mythique des amateurs de bel canto fait s’indigner le public du Grand Théâtre de Genève. Une indignation dont la justification est à rechercher plus dans l’actualisation de l’intrigue que dans la caractérisation des personnages. En effet, en voulant marquer théâtralement le scandale personnel de Norma, prêtresse de son peuple en même temps qu’amante du chef de l’ennemi, le metteur en scène et le dramaturge se sont fait les complices de la costumière et scénographe . Avec le décor d’une navrante tristesse avec trois murs délavés de ce qui aurait pu être une église et des costumes faits d’habits civils des années quarante, le trio gomme toute la poésie et la beauté contenues dans la musique de Bellini. Cette ambiance inadaptée désarçonne le spectateur.

À l’opposé, prend prétexte de cette intrigue pour mettre en musique une femme complexe et fascinante. Norma, prêtresse. Norma, maîtresse. Norma, amoureuse. Norma, mère. Norma, trompée. Norma, jalouse. Norma est toutes ces femmes à la fois. Avec une certaine hiérarchie. Mais elle reste d’abord une prêtresse. Et c’est avec cette image que Bellini compose sa musique pour qu’elle s’enflamme au fur et à mesure que l’intrigue dévoile ses dessous. Avec les tableaux proposés dans cette mise en scène, on a l’impression d’un renversement des situations. Ainsi, cette Norma-Viebrock s’érigeant sur des talons hauts avant de revêtir ses habits sacerdotaux (et catholiques !) pour célébrer son office inverse les situations. et , loin d’être de formidables conteurs, véhiculent cette confusion et cultivent l’incompréhension dans laquelle ils se sont plongés. Alors que la musique de Bellini élève la femme Norma, ils la ramènent à son niveau le plus commun, le plus anecdotique, le plus vulgaire enfin. À l’image de ces scènes où Norma jette à terre les habits de Pollione.

Tout naturellement, l¹attention se reporte alors sur la musique. Et celle de Bellini est sublimement exprimée par un bel sous la baguette bienveillante, colorée, chatoyante et d’une musicalité extrême d’un visiblement transporté par cette partition.

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Sur le plateau, le public avait hâte d’entendre la soprano canadienne (Norma), l’inoubliable Médéa qui mit le feu au Grand Théâtre de Genève en avril 2015. Le rôle-titre de Norma semblait taillé à sa mesure. Malheureusement, si l¹artiste, la tragédienne reste bouleversante, la chanteuse aborde un rôle au-dessus de ses moyens vocaux. Avec des graves et un registre médium impressionnant, une puissance vocale époustouflante, une excellente diction, les aigus sont serrés quand ils ne sont pas vêtus d’insupportables stridences. Le legato alors disparaît pour laisser place à des ruptures de phrasé qui sont autant de tricheries autour de la partition bellinienne. Si la chanteuse montre ses limites, l’actrice sans direction la mène dans une expression théâtrale spartiate. Les mains grandes ouvertes, le doigt accusateur pointé semblent la seule panoplie gestuelle à son crédit. Dommage, vaut mieux que cet abandon même si ses quelques gestes très personnels suffisent à crédibiliser son personnage.

À ses côtés, certains chanteurs souffrent d’un manque évident de technique vocale. La soprano (Clotilde) dont la voix faible et éraillée, quel qu’a pu être son passé de chanteuse lyrique (elle a chanté le rôle-titre de Lucia di Lammermoor au Grand Théâtre de Genève en 1975 !), n’a plus sa place dans une distribution. Le ténor (Flavio) dont nous avions aimé le dynamisme dans ses récentes apparitions sur la scène genevoise laisse ici entrevoir les limites vocales d’une émission teintée de nasalité. Si la basse (Oroveso) expose un bel instrument vocal, son personnage reste cependant délaissé dans des attitudes lui faisant perdre la noblesse de son rang jusqu’à une ultime scène avec Norma où, l’espace d’un instant, il retrouve son humanité à travers un éclair de véritable mise en scène.

C’est avec fraîcheur que (Adalgisa) aborde son rôle. Elle charme et incarne bien la jeunesse du personnage. Cependant, vocalement moins puissante qu’Alexandra Deshorties, elle a tendance à forcer sa voix dans les duos avec elle, l’amenant à la limite de la justesse.

Avec le ténor (Pollione), si le naturel de sa voix reste d’agréable écoute, sa technique vocale imparfaite le pousse rapidement vers une impasse. Avec l’engorgement, les approximations rythmiques, la fatigue, le diapason lui fait bientôt défaut l’obligeant à faire subir au public des passages où la justesse vocale discutable le dispute à un acteur fruste et peu charismatique.

Encore une fois, l’opéra, aux mains de metteurs en scène incapables de raconter ce qui est dans la musique d’un compositeur et dans le livret d’un librettiste, peine à remplir son rôle primordial : faire rêver le public même quand l’opéra évoque des tragédies.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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  • momoji

    J’ai assisté à ce spectacle, et M. Schmitt fait preuve d’une louable retenue: décor fixe d’une rare laideur, aucune direction de scène pour les chanteurs, transposition dans les années 40 incompréhensible, costumes hideux (une prêtresse en costume de bonne ?). Le ténor chante faux, Clotilda n’a plus de voix, Mme Deshorties a un médium magnifique, mais hurle dans l’aigu. Heureusement Ruxandra Donose émeut, l’orchestre et le chœur (affublé de tabliers de boucher et coiffes de nonnes) assurent. Quel gâchis !

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