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Georg Philipp Telemann, génie du marketing musical

2Il y a 250 ans, le 25 juin 1767, disparaissait à Hambourg , l’un des plus fameux compositeurs de son temps.

Né le 14 mars 1681 d’un père pasteur et d’une mère fille de pasteur, le jeune Georg Philipp se révèle un surdoué de la musique, apprenant à partir de 10 ans toutes sortes d’instruments en autodidacte, et composant à 12 ans son premier opéra. Malgré les efforts de sa mère pour le détourner d’une carrière de musicien (son père Heinrich était mort dès 1685), il ne cesse pendant ses études d’apprendre la musique et de composer, fréquentant les églises aussi bien que les cours princières (Hanovre et Brunswick) et s’imprégnant des diverses influences musicales qui traversaient alors l’Allemagne.

Sa carrière le mène à Leipzig, où d’étudiant en droit il devient directeur d’opéra puis directeur de la musique à la Neuekirche. En 1704, il devient Kappellmeister du comte de Promnitz à Sorau, puis il entre au service du duc de Saxe-Eisenach, avant de s’établir à Francfort-sur-le-Main en 1712, et enfin à Hambourg en 1721, après avoir refusé la charge de Cantor de Saint-Thomas de Leipzig. Il ne quitte plus la ville hanséatique, où il est Cantor de la Johanneum Lateinschule et directeur de la musique des cinq principales églises, hormis pour de courts voyages en Allemagne et pour un séjour de huit mois à Paris en 1737-1738.

Acquérant à chaque étape une position plus importante et une renommée grandissante, Telemann enrichit également sa connaissance de la musique et sa palette de compositeur. Comme il le relate dans sa deuxième autobiographie en 1729, il ajoute à un style marqué par la tradition allemande et polonaise (Sorau, aujourd’hui Żary en Pologne), les influences française puis italienne. En se forgeant son style personnel dans les années 1710-1720, il contribue fortement à l’émergence de ce style allemand du XVIIIe siècle né d’influences extérieures digérées et mêlées à un substrat local. Poussé par sa curiosité et sa force de travail extraordinaire, Telemann y a joué un rôle décisif, autant par l’ampleur et la variété que par la qualité de son œuvre.

Une œuvre abondante et protéiforme

La multiplicité des fonctions exercées par Telemann, y compris dans la même ville, la profondeur de son imagination, sa rapidité d’écriture, et bien sûr aussi sa longévité exceptionnelle (bien que son rythme de composition semble s’être ralenti à partir des années 1740) expliquent l’abondance et la variété de son œuvre. Du côté de la musique instrumentale, sa maîtrise personnelle d’un grand nombre d’instruments n’est sans doute pas étrangère à l’extraordinaire variété de combinaisons que l’on trouve, par exemple dans ses concertos.

Le décompte de ses œuvres donne le vertige : plus de 4 000, voire plus de 6 000 en tout, dont 3 600 répertoriées. Parmi elles, on compte 1 400 ou 1 700 cantates selon les sources, 15 messes, 6 oratorios, plus de 40 passions. Il aurait composé plus de 50 opéras, mais 35 « seulement » peuvent être établis, parmi lesquels 9 sont conservés entièrement. Et n’oublions pas les dizaines et les dizaines de concertos, ouvertures (c’est-à-dire suites pour orchestre), quatuors, sonates, fantaisies, suites, chansons, odes, intermezzi…

Si l’on compare la qualité des compositions de avec celles de son homologue et ami , comme on a pu se risquer à le faire, le premier sort en général perdant. Mais quel compositeur peut raisonnablement soutenir la comparaison avec le Bach de Leipzig ? Si l’on examine l’œuvre de Telemann pour elle et non par rapport à un étalon forcément supérieur, on se rend compte que, bien que d’un style reconnaissable, ses compositions ne sont à peu près jamais marquées par la facilité. La qualité de la mélodie, l’inventivité des procédés d’écriture, les ruptures si baroques destinées à surprendre l’auditeur, mais aussi l’humour et la facétie, sont des caractéristiques qui, si elles sont bien mises en valeur par les interprètes, confèrent à la musique de Telemann une force et une variété à même de captiver l’auditeur. On se rend compte également que ses œuvres religieuses peuvent être d’une ferveur et d’une profondeur remarquables, cantates comme passions.

Célèbre à son époque, plus que , Telemann est aussi un génie du « marketing », publiant certaines de ses œuvres, notamment à partir de 1728 dans son périodique musical, Der Getreue Music-Meister, et lançant de fructueuses souscriptions publiques pour sa Musique de table (1733) et ses Nouveaux quatuors (1738, à Paris). Il organise également des concerts publics dans lesquels il fait jouer ses œuvres, y compris celles écrites originellement pour un public privilégié. Il joue ainsi un rôle important dans l’affirmation de l’artiste et la reconnaissance de la propriété de ses œuvres, qui marquent le XVIIIe siècle en Europe.

Pourtant, si elle est encore jouée jusqu’à la fin du siècle, notamment à Hambourg sous l’égide de son filleul et successeur, , la musique de Telemann décline rapidement et connaît une longue éclipse au XIXe siècle. Une bonne partie de ses manuscrits échoient à sa mort à son petit-fils Georg Michael (1748-1831), qui les conserve précieusement, et finissent par entrer dans les collections de la Staatsbibliothek de Berlin. Le reste est vendu aux enchères en 1769 ; une bonne partie en est aujourd’hui perdue.

Écouter et jouer Telemann aujourd’hui

Redécouvert progressivement au XXe siècle, Telemann bénéficie à partir de 1950 de la réédition grand public de ses partitions, et d’enregistrements de plus en plus nombreux et de plus en plus enthousiasmants. Aujourd’hui, il est reconnu comme une des principales figures du baroque, et est devenu un passage obligé pour tout ensemble ou orchestre baroque. Les amateurs de cuivres anciens seraient même sûrement bien malheureux sans les concertos que Telemann écrivit pour leurs instruments, de même que les flûtistes à bec, qui tirent de ses sonates, concertos et fantaisies le meilleur de leur répertoire.

Le succès actuel de Telemann vient aussi sans nul doute de son adéquation parfaite aux exigences des musiciens amateurs. Et ce n’est pas étonnant, car sa musique, instrumentale en particulier, est souvent écrite de sorte à pouvoir être jouée en dehors du cénacle du commanditaire, et répond souvent à un souci pédagogique qu’il a exprimé dans ses préfaces ou annotations à ses éditions. C’est même ce qui assura son succès commercial. Les difficultés techniques extrêmes sont ainsi généralement évitées, ce qui fait qu’on peut aborder Telemann tôt dans le cursus musical. Pour autant, l’amateur d’un certain niveau trouve à y exercer ses talents, et n’a jamais l’impression d’avoir vraiment fait le tour des possibilités expressives d’une œuvre de Telemann. Aussi écoutera-t-il avec intérêt ce que le professionnel arrive à en tirer de plus que lui. Car Telemann a maintes fois réussi ce tour de force de composer une musique à la fois abordable et d’une richesse certaine. Une caractéristique enfin explique sa fortune auprès des amateurs d’aujourd’hui, par comparaison avec Haendel par exemple : la variété des combinaisons instrumentales qu’il a expérimentées. On arrive ainsi toujours à trouver une œuvre de Telemann écrite, et bien écrite, pour les instruments que l’on a à sa disposition.

Le génie marketing de Telemann continue ainsi, un quart de millénaire plus tard, à produire ses effets. À une réserve de taille près tout de même : la musique vocale, cantates, passions et opéras notamment, reste encore largement à explorer.

Crédits photographiques : Portrait 1 de Georg Philipp Telemann (1681-1767) © akg-images – Portraits 2 © Gallica/Bibliothèque nationale de France

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