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À Lyon, Viva la mamma fait feu sur l’opéra de papa

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 22-VI-2017. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Viva la mamma ! (Le convenienze et inconvenienze teatrali), dramma giocoso en deux actes sur un livret du compositeur et de Domenico Gilardoni. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Décors : Chantal Thomas. Lumière : Joël Adam. Avec : Mamma Agata, Laurent Naouri ; Patrizia Ciofi, Daria, prima donna ; Charles Rice, Procolo, son mari ; Clara Meloni, Luigia, seconda donna ; Enea Scala, Guglielmo, primo tenore ; Pietro Di Bianco, Biscroma, chef d’orchestre ; Enric Martínez-Castignani, Cesare, poète ; Katherine Aitken, Pipetto ; Piotr Micinski, L’Impresario ; Dominique Beneforti, Le Directeur du théâtre. Chœur (chef de chœur : Pierre Bleuse) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Lorenzo Viotti.

operavivalamamma61_copyrightstoflethÉtincelante fin de saison lyonnaise avec cet opéra que Donizetti affectionnait particulièrement. , à son meilleur, nous emmène dans l’envers du magnifique décor de Chantal Thomas. Jeu de massacre nostalgique et bonheur de spectateur.

À propos de Viva la mamma !, Berlioz parlait de « kaléidoscope retourné » par le compositeur sur l’univers parallèle des chanteurs d’opéra. Si, en deçà du quatrième mur, l’opéra reste la chose la plus fascinante du monde, l’envers de son décor l’est tout autant. Elles ne sont pas si nombreuses, les œuvres à avoir osé la mise en abyme : si Mozart n’a fait que donner le ton avec un trop bref Schauspieldirektor, les choses très sérieuses auxquelles passa Strauss avec Ariane à Naxos et le sublime Capriccio, n’eurent guère de descendance. Et pourtant, quelle abondante matière ! C’est donc avec une délectation qui a beaucoup à voir avec celle ressentie à Vienne en début d’année pour The Fairy Queen, que l’on découvre ce désopilant opéra en deux actes qui permit au jeune Donizetti de pointer l’ego de ces gens toujours prompts à se « prendre pour leur photo » : les chanteurs d’opéra. Fort de vingt opus lyriques, le compositeur de 30 ans sait déjà de quoi il parle. Il écrivit lui-même le livret, avec dialogues parlés, d’une première version (Le convenienze teatrali) créée en 1827. La seconde version (Le convenienze ed inconvenienze teatrali), qui divertit fort un Berlioz de passage, fut créée à Naples en 1831. La maladie empêcha la troisième mouture que Donizetti projetait. L’intérêt de cet opéra est inversement proportionnel à sa renommée.

L’œuvre, rebaptisée Dieu sait par qui Viva la mamma !, n’est que machine à zygomatiques. Deux Castafiore et leurs équivalents masculins, de répétition en répétition, se voient voler la vedette par l’improbable Agata, mamma qui, venue pour défendre l’honneur musical de sa fille (qui n’est que seconda donna), finira même par remplacer la prima donna enfuie. Abasourdi devant l’autorité et le talent cette « mère poule à voix de mâle », et devant le fiasco annoncé, l’impresario enjoint in fine à toute la troupe de décamper avant l’irruption du public de la première.

Ce pourrait n’être que farce. À Lyon c’est bien davantage. installe le tourbillonnant scénario dans la nostalgie d’un monde disparu (quoique : si l’on n’imagine plus aujourd’hui que la mère d’un soliste vienne faire pression en amont sur un librettiste et un compositeur pour étoffer le rôle de sa progéniture, on sait qu’il existe encore hélas çà et là combats de coqs ou de poules en coulisses). Les répétitions de l’opéra seria Romolo ed Ersilia ont lieu dans le niveau 3 d’un parking (équivalent contemporain de la forêt des artisans du Songe d’une nuit d’été de Britten). Quelques vestiges rappellent la splendeur passée du lieu, qu’investissent les artistes costumés comme la bourgeoisie des années cinquante chez Fellini. Avant l’entracte, on les voit se glisser dans une sorte de faille temporelle soudainement ouverte dans un mur de plots qui murait l’ancienne scène. La seconde partie, encore plus hilarante que la première, se déroule dans les ors et le pourpre d’un théâtre ressuscité qui, sur les derniers accords, s’écroule dans le fracas des marteaux-piqueurs. C’est très drôle, très émouvant et très beau.

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Les chanteurs (excellent chœur masculin compris) sont dirigés par Pelly avec une précision d’horloger, notamment lors des ensembles, matrices du futur Falstaff verdien. Avec une tendresse distanciée, les poses règlent leur compte à ce petit monde du lyrique. Les gags font mouche, qui ressuscitent Les Grands Enfants des années soixante où les Maillan, Serrault, Poiret apprenaient le second degré à la France entière : on recommande tout particulièrement l’utilisation des hallebardes, et, plus encore, de certain trou du souffleur…

On peut aimer l’opéra et en rire : opinion partagée à l’évidence par l’excellente distribution réunie à Lyon. ouvre le feu avec une prima donna brillante, qui sait même jouer d’un aigu qui s’échauffe au fil de la soirée. , joliment croqué par une coiffure à la Hergé, est l’excellent comédien que l’on a déjà repéré dans certaine Finta Giardiniera, mais aussi le très précis primo tenore exigé par le rôle. Inutile de dire que l’on en veut vraiment à Mamma Agata de le faire fuir en fin de première partie ! Mamma Agata, diva assoluta de la soirée, jouée jusqu’au bout des cils et des ongles par un en Madeleine Proust, empermanenté, aux formes généreuses devinées sous l’imprimé à fleurs, à la démarche au bord de la prothèse de hanche, recueille les suffrages systématiques du public à chacune de ses interventions. Si la virtuose articulation rossinienne des conseils musicaux du I le voient couvert par l’orchestre, la parodie de la Chanson du saule du II (intelligemment écartelée entre le sincère du baryton et le ridicule du falsetto) consacre une incarnation exceptionnelle. La Luigia de quitte peu à peu le caprice de la fille à sa mamma pour exprimer le talent de la chanteuse affranchie au cours d’un air ajouté en seconde partie (comme pour ) fort émouvant. Le Biscroma de , ajoute à l’arc d’un timbre séduisant la corde d’un accompagnement en direct au pianoforte qui ajoute à la vérité scénique. ne démérite pas davantage dans la vanité de Procolo qu’Enric Martínez-Castignani en poète débordé ou dans le travesti trop vite éconduit de Pipetto. et , respectivement impresario et directeur de théâtre, complètent une distribution qui offre visibilité à chacun. Tous s’accordent à la direction légère et pétillante de vie et qui gagnera certainement encore en cohésion de .

Ce spectacle, à même de réconcilier avec Donizetti bien des sceptiques (signalons que le facétieux compositeur n’épargne pas davantage son propre style que les tics de l’opéra italien), sera retransmis en plein air le 8 juillet prochain dans plusieurs villes avoisinantes avant de gagner Barcelone et Genève, tous lieux où il rencontrera, n’en doutons pas, un succès populaire mérité.

Crédits photographiques : © Stofleth

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