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Votez pour Arnaud Marzorati, baryton saltimbanque

19_arnaud_marzoratiAprès un parcours notamment dans l’univers de la musique baroque à travers de nombreux projets avec , les Talents lyriques, ou encore , le baryton s’est aujourd’hui engagé dans une démarche particulièrement originale autour de la « Chanson historique » en créant de nouvelles rencontres entre ce répertoire populaire et la musique dite « savante ». Accompagné par la dans ses recherches musicologiques, soutenu dans ces récents projets par l’Opéra Comique, le ou le , le directeur artistique de apparaît comme un électron libre dans le paysage lyrique actuel. Rencontre.

« Je suis un saltimbanque qui s’émerveille ; je recherche la liberté dans la musique. »

ResMusica : Chaque style, chaque genre, chaque répertoire détient ses codes. Sur le plan de l’interprétation, quels sont ceux des chansons du XIXe siècle, répertoire dans lequel vous vous êtes spécialisé ?

 : Les chansons, dont celles du XIXe siècle, sont avant tout des créations littéraires, soutenues par la musique. Aussi, la théâtralité et la déclamation priment, je pense, avant la qualité purement vocale. La vocalité se doit d’être au service d’une diction maîtrisée.

RM : Vous vous êtes orienté vers ce répertoire par amour de la littérature. Trouve-t-on un juste équilibre entre le texte et la musique dans ces chansons ? Est-ce que l’un est au service de l’autre ?

AM : Pour compléter ma première réponse : la musique se met au service de la littérature, mais la chanson ne peut exister sans musique. Même une mélodie simple est nécessaire, je dirais d’ailleurs qu’une mélodie simple renforcera le sens et l’essence du mot. De plus, les instrumentistes qui soutiennent ces simples chansons ont la possibilité de s’investir dans un champ d’improvisation absolument aléatoire, mais contrôlé. N’oublions pas qu’en dessous de la mélodie et des mots, reste toute l’harmonisation qui peut prendre de multiples chemins.

RM : On vous connait aussi pour votre travail dans la musique baroque. Y a-t-il des liens entre ces deux univers ?

AM : Absolument. De plus en plus, je suis convaincu que l’on devrait bannir de notre langage ces désinences de Médiéval, Renaissance, Baroque, Romantique, etc. Tous ces genres s’interpénètrent ! Et les interprètes que nous sommes s’amusent de tous ces codes possibles. De plus en plus, je me considère comme un coloriste qui jongle avec les couleurs que le monde des harmonies lui offre. Bien sûr, il m’arrive aussi d’avoir l’exigence de la restitution mais je ne veux surtout pas prendre l’embonpoint d’un musicien-musicologue (que je ne suis pas) ou d’un ethno-musicien qui recherche les vérités du passé. Je suis un saltimbanque qui s’émerveille ; je recherche la liberté dans la musique.

RM : Vous avez abordé plusieurs répertoires, que ce soit dans la musique « savante » ou dans la musique « populaire. » Est-ce que l’on chante de la même manière des chansons, des lieder et des airs d’opéras ?

AM : C’est avec le même souffle et la même respiration qu’un chanteur interprètera la musique « savante et populaire ». Cependant, je remarque de mes amis de l’Opéra (, , Stéphanie d’Oustrac, , etc.)qu’ils ont ce challenge de l’interprétation d’un rôle au cœur d’un « Grand Opéra », avec tout ce que cela impose de traditions et de codes ! Une exigence remarquable face à la partition et une technique parfaitement maîtrisée. Ces chanteurs sont, pour moi, des supers héros que j’admire. Pour ma part, j’ai décidé d’aller vers une autre voie… Je me considère davantage comme un chanteur du quotidien, je suis plus proche de l’oiseleur ou du berger qui font leur chansonnette.

RM : Et pourtant, la perception du public – et même souvent des professionnels -, se base sur l’idée que le répertoire « populaire » est moins intéressant, ou demande moins de qualités vocales que la musique « savante » ?

AM : Hélas ! Les professionnels, plus que le public, pensent que la chanson est un art mineur. Ce regard, désuet, sur un art populaire, trouve par bonheur de moins en moins d’échos dans nos salles de concerts ! Il suffirait  de citer les déclarations d’amour à la chanson de Baudelaire, Nerval, Sand, Lamartine, Balzac, etc. pour comprendre cette nécessité de multiplier les soirées musicales autour de ce répertoire.

« J’ai décidé d’aller vers une autre voie… Je me considère davantage comme un chanteur du quotidien. »

RM : Quand on confronte ce répertoire populaire avec le « grand répertoire » en mettant un ordre d’importance ou en sous-entendant une qualité plus ou moins manifeste, comment réagissez-vous ?

AM : Je baille. J’ai l’impression qu’on a fait pareil en littérature, en peinture, au cinéma. Ce qui est important pour moi, c’est le plaisir qu’on éprouve. Je ne suis pas un intellectuel ; je suis un jouisseur des mots et de la musique.

RM : Pour vous, la chanson au XIXe siècle est la « musique de l’histoire » et non pas l’histoire de la musique. Est-ce que cela veut dire que vous effectuez principalement un travail historique ? Pensez-vous que cette musique peut encore avoir une résonnance moderne pour l’auditeur d’aujourd’hui ?

AM : Je travaille de différentes manières sur mes projets. Certains sont « pédagogiques » avec une exigence à me référer au passé, à prendre les chansons comme ce miroir que Stendhal nous propose de mettre sur notre chemin ; je regarde dans les archives, je fouine dans les vieux livres, je me plonge dans les écrits historiques et j’investis des sujets qui me semblent intéressants pour des auditeurs du XXIe siècle. Je deviens un historien amateur (car je ne me considèrerai jamais comme un professionnel). Je peux également avoir des conversations avec des musicologues et des historiens (des vrais !)

Lorsque je fais le choix d’une thématique, je pense inévitablement au public. Je conçois mes concerts pour que les spectateurs ne s’ennuient pas. J’admire Hergé, le dessinateur, avec son exigence du trait, avec ses recherches sur ses sujets, avec aussi sa fantaisie et avec ce désir de toucher tous les âges ! Mais je ne veux pas aller que dans le « jeunisme ». J’aime que les gens qui se « souviennent » se rappellent que la musique et la chanson furent des vecteurs essentiels de grandes émotions. Que l’on avait le droit de pleurer à grosses larmes et de rire à gorges déployées. J’assume cette étiquette de maturité, de bon vin que l’on apprécie lorsqu’il a de la bouteille…

RM : En France, il est souvent plus apprécié de rentrer dans des cases alors que votre parcours présente au contraire un certain éclectisme. Est-ce difficile de ne pas rentrer dans un moule ? Est-ce que l’on vous propose toujours des grands rôles à l’Opéra alors que vous rencontrez un formidable succès avec ?

AM : Les moules sont faits pour les gâteaux ou bien ce sont des mollusques. On m’a encore proposé des rôles en opéra mais je connais des chanteurs qui le feront tellement mieux que moi (là, je vois des agents artistiques et des directeurs de théâtres qui acquiescent). Moi, je me sens de plus en plus en adéquation avec les musiciens, instrumentistes et chanteurs, qui m’accompagnent dans mon expérience. Ma clique, c’est une agence de rencontre musicale pour musiciens simples, humains et compétents.

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RM : Votre démarche artistique implique un travail de musicologie. Quel regard portez-vous sur la musicologie en France, où la musique savante fait l’objet de la quasi-intégralité des sujets de thèse en université ?

AM : J’admire le travail universitaire et musicologique, absolument nécessaire pour que nos regards sur tout cela ne cessent de se transformer. Pour ma part, je le rappelle, je ne suis pas un scientifique, d’où la nécessité d’avoir des spécialistes, des docteurs, des chercheurs, etc… Par contre, une fois que je suis sur scène ; je suis comme un transformiste et je moule à ma manière ce « beau savoir » inspiré par tous les « savants » !

« Ceux qui veulent interdire la musique ; au lieu de les bombarder (avec notre économie guerrière) de bombes, bombardons-les de musiques. »

RM : Vous avez choisi de vous consacrer à des chansons politiques pour cette année particulière en France, pensez-vous que les artistes sont aujourd’hui moins engagés et pourquoi ? Est-ce une bonne chose ? Est-ce qu’à travers ce travail, cela correspondait pour vous à une sorte d’engagement ?

AM : Je ne pense pas que les artistes sont moins engagés. Cependant, les intellectuels et les artistes ne communiquent pas assez. Je suis parfois effrayé par la sur-esthétisation du langage artistique. Pour ma part, je crois davantage à l’odeur de la boue et de la glaise… Je m’explique : je me méfie des émotions sirupeuses, de la surexploitation  d’une musique « de cour » ou de « courtisans ». Nerval disait d’une jeune chanteuse qu’après avoir connu les études du conservatoire, elle ne savait plus que « phraser ». Voilà ce que l’on sait faire aujourd’hui, « phraser » : au sens de dire des mots et encore des mots ! Ces chansons politiques affirment la même chose, bien qu’elles soient toutes du XIXe siècle. Arrêtez de vous tortiller, arrêtez de faire croire que, comme disait Jean Yann, « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». La musique n’est pas là que pour être belle ! Elle est là aussi pour éduquer.

C’est en ce sens que je m’engage avant tout aujourd’hui. Oui, la musique est plus importante que ce que l’on imagine ! Oui, la musique doit sortir de ce petit monde des salles de concerts. On doit partager la musique avec tout le monde… Et ceux qui veulent interdire la musique ; au lieu de les bombarder (avec notre économie guerrière) de bombes, bombardons-les de musiques. Lorsqu’on souhaite ouvrir des prisons, je reste réac comme mon ami Victor Hugo et je dis : « Ouvrez des classes de musiques, faites de la musique, aimez-vous en musique ». Verlaine n’était pas qu’un con, lorsqu’il a dit « de la musique avant toute chose ». Sûr qu’on la connaît cette petite phrase… Mais si cette poésie se retrouvait sur des « affiches électorales » peut-être que l’abstention serait moindre.

Engagé, moi ? Oui, pour encore au moins 30 années, et tant pis pour ceux que ça embête… Engagé dans la musique, jusqu’au cou !

Crédits photographiques : Arnaud Marzorati © Clémence Dubois

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