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Entre Saint-Saëns et Wagner, il y a Proserpine

À emporter, CD, Opéra

Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Proserpine, drame lyrique en 4 actes sur livret de Louis Gallet d’après Auguste Vacquerie. Avec : Véronique Gens, Proserpine ; Frédéric Antoun, Sabatino ; Marie-Adeline Henry, Angiola ; Andrew Foster-Williams, Squarocca ; Jean Teitgen, Renzo ; Mathias Vidal, Orlando ; Artavazd Sargsyan, Filippo, Gil ; Philippe-Nicolas Martin, Ercole ; Clémence Tilquin, une religieuse. Vlaams Radio Koor. Münchner Rundfunkorchester, direction : Ulf Schirmer. 2 CD Palazzetto Bru Zane. Enregistré à Munich en octobre 2016. Durée : 55’32 et 39’18.

 

9788461772131Dans Proserpine, met tout son talent de symphoniste au profit de l’histoire d’une des héroïnes les plus complexes de l’opéra romantique français. Après Carmen, après Violetta, c’est une autre courtisane qui se révèle sur la scène de la salle Favart le 14 mars 1887. Femme puissante mais surtout condamnée, Proserpine colle indéniablement à la peau de la belle tragédienne , admirablement entourée par une distribution vocale de haute volée, et d’un particulièrement expressif sous la baguette d’. Coup de cœur.

Quand on évoque le , il est facile d’avoir le vertige tant les projets du Centre de musique romantique française sont foisonnants et originaux grâce à une multitude de renaissances lyriques. Le Timbre d’argent est le dernier en date, mais La Reine de Chypre d’Halévy au Théâtre des Champs-Elysées ou encore Phèdre de Lemoyne aux Bouffes du Nord resteront des moments forts de la saison lyrique. Espérons qu’Uthal de Méhul, disque sorti à l’occasion du bicentenaire de la mort du compositeur, sera la prochaine révélation scénique. En attendant, c’est avec gourmandise que l’on est en droit de savourer ce coffret consacré à Proserpine, opéra donné en version de concert à l’Opéra Royal de Versailles en octobre dernier, durant la même période que le retour de Samson et Dalila sur la scène de l’Opéra Bastille après 25 ans d’absence, repositionnant au premier plan de la scène lyrique nationale.

Tout d’abord, un disque du Palazzetto, c’est un bel objet. Ce quinzième volume de la série « Opéra français » ne fait pas exception à la règle : c’est dans un magnifique écrin qu’en guise de préambule, nous apprécions la grande qualité des textes de Marie-Gabrielle Soret (« De la genèse à la réception »), Gérard Condé (« Regards sur la partition ») et d’Hugh J. Macdonald (« Proserpine, déesse de l’enfer »). Proserpine en lettres d’or, le numérotage du coffret en édition limitée, la qualité du papier… Tout est calculé pour que cela soit une acquisition d’exception à laquelle le téléchargement ne pourra jamais substituer.

Ensuite, un disque du Palazzetto, c’est le plus souvent une découverte. À travers quatre actes particulièrement dissemblables, on retrouve le modèle wagnérien dans l’écriture de Saint-Saëns à travers l’emploi de la déclamation continue, cette volonté de fusionner drame et musique et par l’utilisation d’une douzaine de motifs tels des leitmotive : « Je crois que le drame s’achemine vers une synthèse de différents styles, le chant, la déclamation, la symphonie, réunis dans un équilibre permettant au créateur l’emploi de toutes les ressources de l’art. » Cette conception du compositeur aboutit à une partition orchestrale particulièrement travaillée, où la richesse du tissu instrumental, l’association des timbres qui s’opposent ou se combinent selon la situation dramatique, s’associent à de subtiles proportions dans la structure du discours musical. Varié et expressif, le se révèle particulièrement lors du poème symphonique centré sur Proserpine au début du quatrième acte : les formules répétitives d’une course haletante alternent avec le motif troublé de la courtisane, se clôturant par une course démente triple forte, où syncopes et chromatismes sont à leur apogée.

Enfin, un disque du Palazzetto, c’est une distribution vocale de premier ordre. Femme énigmatique et impénétrable, le rôle-titre assuré par la merveilleuse , dont la carrière est aujourd’hui largement consacrée à la musique romantique française comme l’atteste son dernier disque Visions, correspond à une incarnation lourde où les qualités de tragédiennes de la soprano falcon paraissent indispensables pour donner au personnage toutes les dimensions qui en font un grand rôle lyrique. Proserpine est une courtisane italienne du XVIe siècle, éprise de Sabatino, pour lequel elle cache son amour par une haine apparente. Ce dernier, face au refus de la fascinante courtisane, se dispose à épouser la sœur de son ami Renzo, Angiola, innocente jeune femme enfermée dans un cloître et portée par son amour secret envers Sabatino. Proserpine découvrant que son prétendant est sur le point d’épouser une rivale, cherche à se venger puis supplie son bien-aimé de lui donner son cœur. Face à un échec cuisant, elle se suicide plutôt que de renoncer à ses sentiments profonds. La noirceur de Proserpine est encore plus intense face au couple Angiola/Sabatino, objet de tous ses tourments. L’immoralité de la courtisane fait face à la candeur et la pureté de la voix lumineuse mais étonnamment charnue de  : « Angiola c’est le jour, et Proserpine, c’est la nuit » disait Saint-Saëns. Entre elles, ne démérite pas en Sabatino, fort d’une voix solaire et généreuse. Tout autour de ce triangle amoureux, assume sans complexe un vrai rôle de caractère (Squarocca), brille à travers son incarnation d’Orlando, alors que la chaleur du timbre de complète le tableau, ainsi que le chant consistant et nuancé de (Renzo).

Constatant la grande qualité de ce nouvel opus du , nous n’attendons plus qu’une chose : une mise en scène exaltante de cet opéra.

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