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Camille Saint-Saëns, le compositeur globe-trotter

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Camille Saint-Saëns, le compositeur globe-trotter (1857-1921). Stéphane Leteuré. Actes Sud / Palazzetto Bru Zane. 240 pages. 30 euros. Mai 2017.

 

saint-saens-globe-trotterDerrière un titre alléchant et qui promet son lot d’exotisme et de sensations de voyages, , le compositeur globe-trotter est en réalité un essai fort sérieux qui s’intéresse à la dimension géopolitique de ces voyages et se demande comment ils contribuaient à faire rayonner la musique et la politique internationale françaises. Une approche transversale entre politique et musique plus riche et intéressante qu’une approche strictement biographique. Amateurs d’exotisme et de récits s’abstenir.

Dix-neuf séjours en Algérie (il décède à l’hôtel Oasis à Alger), plus de quinze en Égypte, autant en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni, plus de dix en Espagne, trois voyages en Amérique Latine, deux aux États-Unis, un à Ceylan et Saïgon, un en Grèce en 1920 où il sera reçu avec tous les honneurs, sans compter Lisbonne, Vienne, Prague, Varsovie, Moscou, Saint-Pétersbourg ni les 136 déplacements en France dans 62 villes : il n’est pas excessif de qualifier Saint-Saëns de compositeur globe-trotter, et aucun autre musicien avant lui n’aura autant voyagé.

Au-delà de la capacité financière, qu’il avait, pour se déplacer ainsi, une motivation essentielle était de fuir le froid hivernal et de protéger sa faible constitution pulmonaire en s’abritant dans les climats du sud de la méditerranée, l’Algérie et l’Égypte en particulier. L’auteur ne s’intéresse pas aux aspects biographiques ni aux descriptions de ces voyages, au point qu’il n’y a même pas de présentation synthétique des dates et destinations de voyages, hormis ceux en Algérie. Cela pourra décevoir les amateurs de récits exotiques et biographiques.

Une géopolitique de la musique

Le propos de l’auteur est plutôt de découvrir le sens politique des voyages du compositeur, de dessiner une « géopolitique de la musique ». Celle-ci est de plus en plus flagrante au fur et à mesure de la vie de Saint-Saëns, lorsque de wagnérien, il devient progressivement germanophobe, et que son anglophilie se trouve en phase avec l’opposition politique à l’Allemagne. La motivation politique atteint son apogée pendant la guerre de 14-18, où ses voyages en Amérique latine et aux États-Unis ont clairement pour objectif de faire rayonner l’influence française au détriment de l’allemande. En 1920, le voyage en Grèce a tout d’un voyage officiel, pour célébrer les liens culturels et politiques entre les deux pays au lendemain d’une Première Guerre Mondiale qui a permis l’agrandissement du territoire grec sur l’empire ottoman.

C’est à l’Algérie et à l’Allemagne que cet essai consacre ses plus grands développements.  souligne à quel point Saint-Saëns, en homme bien de son temps et de sa culture, a longtemps séjourné en Algérie et contribué de fait à soutenir la politique colonialiste sans en mesurer la violence extrême (de 1830 à 1872, la population algérienne a été réduite d’un tiers, passant de 3 à 2 millions !) ni la superficialité (la Suite algérienne et la marche Orient et Occident s’inscrivent dans l’imagerie orientaliste où l’Occident dynamique domine un Orient vu comme figé et passif). Quant à l’Allemagne, le parcours est plus ambivalent, Saint-Saëns devant beaucoup à ce pays qui vit la création de Samson et Dalila grâce à Liszt, et qui le reconnaissait comme le meilleur compositeur français avec Berlioz. Les batailles esthétiques contre le wagnérisme qui submergeait les élites musicales – après la mort de Wagner – et la politique – encore elle – s’en sont mêlées, transformant Saint-Saëns en fer de lance de la résistance à la domination musicale allemande.

D’une écriture souvent recherchée et universitaire – hormis le chapitre consacré à l’Allemagne, beaucoup plus fluide – ce Saint-Saëns compositeur globe-trotter n’est pas un ouvrage grand public, mais il dessine des perspectives croisées entre politique et musique qui sont très intéressantes. Ses développements sur l’Algérie, lucides sur le rôle de la France comme sur le compositeur, sont particulièrement bienvenus à l’heure où le travail de mémoire et de réconciliation entre les deux pays est encore en chantier.

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