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Philippe Estèphe, baryton nouvelle génération

9583be_d36c7cebd7b94aeb9a7f65c16b21fe5f fait partie de ces jeunes artistes dont la carrière commence à prendre son envol. Doté d’une belle voix de baryton, claire et élégamment menée, le chanteur aborde un répertoire très large : il avait brûlé les planches à Libourne en 2013 à l’occasion de sa prise de rôle de Don Giovanni, nous l’avions trouvé éblouissant pour son Orfeo à Agen l’année dernière… Alors que le public parisien a pu le découvrir cette année dans Fantasio de Thomas Jolly, s’est de nouveau fait remarquer au mois de mai dans Peer Gynt présenté à l’Opéra de Limoges. Nous l’avons rencontré pour parler de la vie d’artiste lyrique d’aujourd’hui.

« On se trompe quand on pense que le paysage lyrique se limite à chanter à l’Opéra de Paris ou dans les grands opéras nationaux. »

ResMusica : Dans votre parcours, on remarque la place importante des compagnies dans votre apprentissage du chant. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’apporte le travail en compagnie pour un chanteur lyrique ?

Philippe Estèphe : Effectivement, j’ai dû travailler le chant en parallèle de mes études de commerce avec un professeur particulier. Je voulais travailler dans le secteur du management culturel et comme je bougeais trop souvent et que j’étais pris par mon école, je n’ai pas pu m’inscrire dans un conservatoire. Par contre, j’ai travaillé avec des petites compagnies. Je suis quasiment né dans une compagnie puisque mon père, le chanteur lyrique , a fondé il y a 25 ans une petite compagnie lyrique basée à Agen et appelée les . J’ai donc très tôt commencé par faire de la figuration. J’ai chanté ensuite dans les chœurs puis je suis passé dans les coulisses. J’ai eu la chance de toucher à plusieurs corps de métier de la scène. En parallèle, j’ai pris des cours de chant avec Lionel Sarrazin. J’ai travaillé la technique avec lui et tout ce que je n’ai pas pu apprendre dans un conservatoire, je l’ai appris avec les petites compagnies, sur scène. Puis, j’ai été pris pour faire Don Giovanni avec la compagnie « Opéra éclaté » et ça a été un véritable déclic pour moi, une formidable expérience qui m’a permis d’affirmer mon choix pour ce métier.

Je ne suis pas contre les conservatoires mais je suis persuadé que même si on a fait le conservatoire, il reste indispensable d’avoir joué et chanté au sein de ces petites compagnies pour apprendre le métier de la scène. Le chant, on peut l’apprendre avec un professeur particulier ou au conservatoire,  mais par contre, il est impossible de sortir du conservatoire, même de l’un des plus grands, en sachant mettre un pied sur scène. Et puis, la compagnie permet de faire ses premières armes sur des rôles un peu exposés sans avoir le risque de la critique nationale.

RM : Il y a des critiques aujourd’hui sur un ministère de la Culture qui finance faiblement trop de compagnies, sans stratégie. Quel est votre point de vue ?

PE : On se trompe quand on pense que le paysage lyrique se limite à chanter à l’Opéra de Paris ou dans les grands opéras nationaux. Il y aussi toute une vie économique et culturelle que je pourrais appeler « la seconde division », et ce n’est pas une injure d’en parler ainsi puisque en comparaison, dans le sport, c’est quelque chose de très respecté. La plus grande action que l’État puisse mener en matière de démocratisation culturelle est le soutien à ces petites compagnies. Pour avoir grandi entre le Gers et le Lot-et-Garonne, je peux vous dire que grâce à des festivals ou à des petites compagnies lyriques qui proposent des spectacles moins chers et surtout techniquement adaptés à des salles qui ne sont pas habituées à recevoir des décors ou des machineries, on peut donner Les noces de Figaro dans un village de 2 000 habitants. C’est la culture qui vient aux gens et cela, ce n’est pas l’Opéra de Paris qui va s’en occuper. Je ne le leur reproche pas car je considère que ce n’est pas leur mission. Une subvention, même modeste, octroyée à une petite compagnie permet de donner accès à l’ à des populations rurales. Les retransmissions de spectacles dans les salles de cinéma ne correspondent pas pour moi à une démocratisation de la culture. Je crois que pour le prix, il vaut mieux entendre jouer un opéra par une petite compagnie que de voir la sublimissime Netrebko au cinéma en direct du MET. De mon point de vue, l’opéra s’écoute en salle. Je suis donc davantage favorable à une réhabilitation d’une fierté de cette « seconde division » même si, à titre personnel, j’aspire à entrer dans la première.

RM : Est-ce que c’est difficile d’être un jeune artiste lyrique aujourd’hui ?

PE : Oui, c’est difficile. Mais je n’ose pas me plaindre car je peux en vivre alors que beaucoup de mes collègues rencontrent bien plus de difficultés que moi. Pour l’instant, cela marche plutôt bien pour moi. Je suis content parce qu’il y a de belles perspectives qui arrivent. Mon père compare souvent nos deux chemins. Il se rend compte qu’à son époque, il y avait bien moins de concurrence et puis que d’une manière générale, il y avait une politique culturelle… plus généreuse, on va dire.

Don Giovanni-Philippe Estèphe

RM : Quand on découvre sa voix, que l’on est jeune, est-ce que ce n’est pas décevant de découvrir qu’on est baryton et pas ténor ?

PE : (rires) Intéressant… Je ne me suis pas posé cette question parce que mon père et mon frère sont barytons ; j’ai donc été très tôt imprégné de ce type de voix. Et cela me va très bien ! Je suis très heureux comme ça et puis moi, je peux chanter Don Giovanni ! (rires)

RM : Vous avez suivi une master class de . Qu’en avez-vous retenu ?

PE : Ce que j’en retiens, c’est que c’est le plus grand technicien que j’aie jamais vu. Il m’a impressionné par sa passion de la technique. Sa générosité aussi m’a frappé car du matin au soir, il avait la même attention pour chacun de ses élèves, comme si c’était la mission de sa vie. Concernant la technique, ce que j’ai trouvé génial, c’est qu’il ne nous a pas du tout dit de nier notre instinct mais de savoir comment il fonctionne. Par exemple, on a décortiqué les sons. Il nous disait souvent : « ce son est vraiment très bien, comment le fais-tu ? » Et on comprenait que même en étant fatigué ou malade, quand beaucoup annulent, lui arrive à recréer artificiellement sa vraie qualité vocale. C’est tout bonnement extraordinaire. Pour moi, il est le plus grand baryton de tous les temps. Il a su changer ses rôles au bon moment. J’avoue que j’ai une certaine tendresse pour le Tézier d’il y a dix ans, quand il chantait encore très clair avec une franchise à la Zancanaro.

RM : Lorsque l’on vous voit sur scène, on perçoit une appétence particulière pour le travail d’acteur. Pouvez-vous nous parler de votre expérience avec Thomas Jolly dans Fantasio ?

PE : C’était une expérience passionnante. Ce que j’ai beaucoup aimé chez lui, c’est qu’il nous a donné quelques techniques d’acteurs applicables dans plein d’autres occasions. Cela nous a apporté énormément parce que nous avions beaucoup de texte parlé, et même aussi pour tout ce qui est chant, car il a sans cesse essayé de nous faire oublier que l’on était chanteur. Quand on arrive à cela, sans dénaturer sa technique vocale, c’est vraiment chouette.

« Quand on arrive sur scène à oublier que l’on est chanteur, sans dénaturer sa technique vocale, c’est vraiment chouette. »

RM : Votre répertoire est très varié. Quel est votre répertoire de prédilection  ?

PE : Dans mes premières années, je n’avais pas envie de m’enfermer dans un répertoire. Maintenant, je vais pouvoir commencer à choisir ce que je fais. J’ai fait pas mal de Rossini ces derniers temps, mais celui que j’aime le plus c’est Mozart. Il représente tout ce que j’aime, que ce soit vocalement ou en termes de jeu. C’est aussi, je crois, ce qui me convient le mieux. Papageno par exemple est le meilleur rôle qu’un jeune baryton puisse faire, en particulier s’il aime le théâtre. Moi, je m’y régale, et je suis ravi de bientôt le reprendre prochainement dans une grande maison. Après, ma découverte du personnage de Dandini m’a beaucoup amusé et c’est l’un des rôles que j’ai préféré faire.

RM : Quel serait votre rêve aujourd’hui ?

PE : J’espère avoir l’occasion de faire plusieurs Orfeo. J’en ai fait un récemment et je trouve que c’est pour un naturel de voix jeune. C’est un rôle que je ne pense plus pouvoir faire dans 20 ans. Il y a tout l’opéra dedans. C’est incroyable. Il y a beaucoup de théâtre et c’est marrant, j’ai chanté durant la même période Dandini et Orfeo et j’ai trouvé beaucoup de similitudes entre le bel canto et ce baroque italien très vocal où l’on n’a pas forcément besoin de chercher la pâte baroquisante. Je le chante avec la voix la plus franche possible et c’est un régal. Je rêve aussi d’aborder Don Giovanni dans de plus grandes salles, d’approfondir le rôle qui est aussi un rôle pour voix jeune, même si parfois on le donne à des barytons très noirs. Luigi Bassi qui a créé le rôle avait 19 ans. Moi j’aime la jeunesse de ce rôle, le mordant. Je n’ose pas vous parler des Verdi qui ne sont pas encore pour moi. Naturellement, je désire ce que je peux avoir. Dans quinze ans peut-être…

Crédits photographiques : Portrait © Lucie MdB ; Don Giovanni mis en scène par Emmanuel Gardeil en 2014 © Paul Fave

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