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Pierre Henry, au cœur du son

Aller + loin, Artistes, Compositeurs, Portraits

Décès de Pierre Henry : le 5 juillet 2017

 

PIERRE HENRY, PORTRAIT2016-2017 : silence des « Pierre ». Les deux créateurs se sont tourné le dos toute leur vie et ne se ressemblaient guère : l’un, , au sommet des institutions musicales et auréolé d’une carrière prestigieuse de chef d’orchestre, fonde l’ en 1974 et passe commande en 1988 à l’autre,  ; ce dernier, solitaire, silencieux et un rien bougon est homme de « studio », entêté de ses propres rêves. Il n’en deviendra pas moins l’idole des jeunes générations de musiques actuelles et des DJ qui vont remixer l’une de ses musiques. Pierre Boulez (1925-2016) comme Pierre Henry (1927-2017) auront œuvré toute leur vie au service de la musique, au sein de l’univers instrumental pour l’un, au cœur du son pour l’autre.

Du Conservatoire de Paris au Club d’essai de la Radio

« Enfant, j’étais déjà très attentif aux sons » confie . C’est lorsque ses parents viennent s’installer à Paris que le tout jeune Pierre, âgé de 10 ans et non scolarisé, peut entrer au Conservatoire de la rue de Madrid où il restera de 1937 à 1947. Intégrant les classes de piano et d’écriture dans un premier temps, il entre dans la classe de percussion de Félix Passerone et fréquente les cours de et ceux d’ dont la personnalité sera déterminante dans sa quête obstinée d’un renouveau en musique : « je crois que je portais en moi une certaine violence, un refus des institutions » confie-t-il à Maurice Fleuret. L’aventure débute pour lui en 1949, lorsqu’il rejoint au Studio d’essai que ce dernier vient de fonder dans les locaux de la Radio Télévision Française (RTF) : « Nous cherchions un batteur » rapporte Schaeffer à qui Henry s’associe sans tarder pour collaborer à la réalisation de sa Symphonie pour un homme seul (1949-50). « Pierre Henry est le seul musicien contemporain que je reconnais comme ayant accompli, au-delà de mes espérances, ce que je n’avais pas eu le talent ni la persévérance de faire moi-même » déclare l’inventeur de la musique concrète qui aurait voulu entraîner son génial collaborateur sur le terrain d’une recherche plus scientifique. Mais Henry est davantage compositeur, devenu rapidement virtuose des sources sonores puis virtuose de la manipulation des sons, enregistrés sur disque souple d’abord puis sur bande magnétique via le magnétophone. Responsable de la création au Groupe de Recherche de Musique Concrète (GRMC) de 1950 à 1958, il réalise une vingtaine d’œuvres dont Musique sans titre, Le Voile d’Orphée, Le Microphone bien tempéré et… aspire à son indépendance. Il quitte la Radio en 1958 et fonde en 1960, avec Jean Baronnet et Isabelle Chandon, son propre studio Apsome, le premier studio français privé consacré aux musiques expérimentales.

Seul aux manettes

Sa rencontre en 1955 avec le danseur et chorégraphe , sera décisive pour l’avenir de sa création et son aura internationale, il lui dédiera en 2008 une Compilation amoureuse. Symphonie pour un homme seul est présenté au Festival d’Avignon en 1966. Suivront alors seize musiques de ballets (Voyage au cœur d’un enfant, Arcane, Haut voltage…) engageant différents collaborateurs qui feront voyager son œuvre de par le monde. Pierre Henry travaille pour la radio, le théâtre, le cinéma (trente musiques de films, dont L’Homme à la caméra de , et seize de dessins animés), autant de travaux « alimentaires » pour lui assurer les moyens de sa propre création et financer Apsome qu’il installera en 1971 dans sa nouvelle demeure du 12e arrondissement.

Variations pour une porte et un soupir en 26 mouvements de 1963, oeuvre emblématique de la musique concrète, marque un tournant dans son travail qui s’oriente désormais vers la raréfaction et l’unité du matériau : « J’ai vécu avec la porte pendant trois jours ; je lui ai fait dire tous les sons qu’elle pouvait, j’étais moi-même devenu porte » commente Pierre Henry qui traque l’objet sonore sous toutes ses qualités. L’année précédente, Le Voyage, celui de l’âme après la mort suivant l’itinéraire du Livre des Morts tibétain est un chef d’œuvre qui aborde la dimension du sacré et du rituel dont relèveront bon nombre de créations à venir – Apocalypse de Jean, Dieu, Messe de Liverpool – où le texte et la voix deviennent des composantes familières de son matériau. Béjart porte Le Voyage à la scène avec son ballet commandé par l’opéra de Cologne avant de faire danser la génération des sixties sur sa Messe pour le temps présent et son jerk électronique (musique de Pierre Henry et Michel Colombier) donnés au Festival d’Avignon en 1967 et 1968.

La maison de sons

Tout à la fois laboratoire et cabinet de curiosités, la « maison de sons » du 32 rue de Toul où Pierre Henry installe son nouveau studio Son/ré en 1982, est désormais l’antre du « sorcier acousmate ». « Cette maison est devenu ma vie. Je m’y suis assis comme une philosophie d’attente pour produire des sons ». Pierre Henry y recevait ses aficionados une fois l’an, lors de soirées concerts où le maître projetait lui-même sa musique relayée par un dispositif ad hoc de haut-parleurs. Dans la cour, sur les murs et dans toutes les pièces, les « larcins » de ces trouvailles – pièces détachées, fils, casques, micro-processeurs… – font le décor, avec un goût prononcé pour la surcharge et l’extravagance. Plus ordonnées et non moins pléthoriques, les bandes magnétiques y sont numérotées et recensées avec une précision maniaque, érigeant cette bibliothèque de sons où s’est accumulé le travail d’une vie : « Ma tentative est de tout dire, de traduire l’épaisseur de ma vie auditive, la variété de mes sensations, la pluralité de mes idées » lit-on dans La Maison de sons de Pierre Henry, un livre publié en 2010 aux éditions Fage où voisinent les photographies de Geir Egit Bergiord et les peintures concrètes du compositeur.

En 2012, répondant à une commande de la Cité de la Musique, Pierre Henry compose Le Fil de ma vie, un voyage intérieur, âpre et sans concessions comme il aimait en concevoir, « en marchant lentement sur ce fil qui se déroule depuis trois quarts de siècle ». S’il s’est rompu ce 5 juillet 2017, l’œuvre est là, puissante, radicale et visionnaire, qui maintient le cap : « Je voudrais bien connaître une autre musique, actuelle ou non, hormis celle de Bach peut-être, qui soit allée aussi loin ! » (Maurice Fleuret in La Maison de sons de Pierre Henry)

Crédit photographique : © Jean-Christophe Marmara

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