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À Aix, la Carmen thérapeutique de Tcherniakov

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. 8-VII-2017. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra-comique en 4 actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Mise en scène, décors et costumes : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaitseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Avec : Stéphanie d’Oustrac, Carmen ; Michael Fabiano, Don José ; Elsa Dreisig, Micaëla ; Michael Todd Simpson, Escamillo ; Gabrielle Philiponet, Frasquita ; Virginie Verrez, Mercédès ; Christian Helmer, Zuniga ; Pierre Doyen, Moralès ; Guillaume Andrieux, Le Dancaïre ; Mathias Vidal, Le Remendado. Chœur Aedes (chef de chœur : Mathieu Romano) et Maîtrise des Bouches-du-Rhône (chef de chœur : Samuel Coquard). Orchestre de Paris, direction : Pablo Heras-Casado.

carmen aix17La Carmen du Festival d’Aix-en-Provence se révèle bien audacieuse : mais que pouvait-on attendre d’autre du célèbre metteur en scène qui a dernièrement conquis les Parisiens avec La Fille des Neiges ?

Mieux vaut être prévenu : ce n’est pas vraiment Carmen que nous allons côtoyer durant ces trois heures de spectacle. Les espagnolades, les clichés et le clinquant hispaniques sont bien loin : c’est à des fins thérapeutiques que les héros bien ancrés dans notre époque, vont rejouer l’histoire de Carmen. Carmen n’est donc pas véritablement Carmen, tout comme le reste des protagonistes dont le rôle est identifiable par les seules pancartes plaquées sur leurs vestes de costumes ou de tailleurs. est bien connu pour raconter des histoires parallèles. Souvenez-vous, Mélisande aussi avait bénéficié d’une séance de psychanalyse par l’artiste russe !

De la provocation gratuite ? Avouons-le, lors du préambule, lorsque ce jeu de rôles est expliqué par le directeur du centre aux spectateurs comme au héros () et sa femme (), nous l’avons d’abord réceptionné comme une fausse-bonne idée rapidement couchée sur un bout de papier et que Dmitri Tcherniakov a concrétisée sur le plateau, plus par orgueil que porté par une quelconque démarche artistique. La découverte de l’unique décor en marbre du metteur en scène, imposant tout autant que glacial, renforce cette première impression. L’artiste nous demande en vérité de lâcher prise, d’abandonner toutes les images que nous renvoient l’œuvre de Bizet, toutes nos attentes conscientes ou inconscientes en allant voir ce spectacle… Sans crier au scandale, mais sans crier au génie non plus, cette proposition est simple : ce n’est tout bonnement qu’une farce ! Et qu’est-ce que cette expérience devient amusante une fois l’onde de choc passée et que l’on devient complice de toute cette mascarade !

Il est vrai que tout semble possible avec Carmen : cet opéra fait partie de l’inconscient collectif, de la culture de tous. Alors, soyons franc : ce que l’on gagne en découverte, on le perd en émotion ; ce parti-pris contraint forcément à prendre une certaine distance. Nous ne sommes jamais dupés face aux sentiments « révélés » par les uns ou les autres ; et alors qu’un grand nombre de protagonistes est dépourvu d’une véritable épaisseur humaine, même cette expérience thérapeutique ne nous paraît pas crédible. Qu’importe ! En leur temps, Meilhac et Halévy, considérant la nouvelle de Mérimée trop intense et violente pour le public de l’Opéra-Comique, avaient choisi d’édulcorer l’intrigue, pressentant les possibles réactions d’un public conservateur. La démarche présentée ici, portée par des raisons différentes, cherche au contraire à bousculer et surprendre pour que ce même public conservateur que l’on retrouve plus de 140 ans après la création de l’œuvre réagisse. Quelle meilleure publicité que cette prévisible réprobation ! Mais Carmen reste Carmen, et malgré tous les subterfuges, le tragique de cet amour passionnel ne peut réellement se masquer jusqu’au bout.

Prisonnier volontaire de cette machination psychologique, au centre de toute chose, (Don José) ne dissocie plus les situations réelles et imaginaires : seule compte sa douleur face à la trahison de Stéphanie d’Oustrac (Carmen). Basculant dans la folie, , pépite d’un casting réussi, sublime la plainte pathétique et passionnée du duo final Tu ne m’aimes donc plus, qui se heurte toujours au refus sans concession de la séductrice. Le chanteur maintient la tension dramatique par tant de vie, d’élan, de crudité. Don José se perd dans une abîme passionnée saisissante et sordide. Bien joué de la part de Tcherniakov que d’avoir centré l’action autour de Don José, le personnage le plus complexe et donc le plus fascinant de l’opéra qui se laisse guider par ses désirs. En cela, l’amoureux transi est scéniquement un personnage bien plus malléable que la fameuse Carmen qui elle, se retranche inlassablement dans ses convictions.

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Pour cette prise de rôle convaincante, le traitement de l’héroïne par Stéphanie d’Oustrac est bien différent de ses prédécesseurs. Sauvage et féline, séductrice et mystérieuse, Carmen n’est plus une femme si dangereuse ni autant manipulatrice : elle est simplement portée par la situation. Estimant « aller trop loin », elle apparaît même dépassée par son propre jeu, sa moralité reprenant le dessus alors que la bohémienne n’aurait pas eu autant de compassion. La mezzo révèle une vivacité, une séduction et une spontanéité dignes de Carmen, mais aussi un sens de la dérision manifeste, notamment dans une habanera caricaturale probante. , femme de Michael Fabiano, veut aussi faire partie du jeu à travers le rôle de Micaëla. La pureté de son timbre et ses aigus lumineux ne rendent pourtant pas son personnage niais. Soutenue par des tempi suffisamment allants pour rendre ce rôle bien plus émouvant que de nature, l’ancienne artiste de l’Académie brille de mille éclats et subjugue par la justesse de ses intentions. Le reste de la distribution se révèle à la hauteur de la tâche, exception faite de l’Escamillo de qui ne convainc ni par sa diction, ni par sa voix manquant cruellement de projection et de consistance. Autour d’eux, l’excellence de la performance du vigoureux Chœur Aedes mérite tous les honneurs, chaque choriste offrant individuellement une véritable performance théâtrale sans lésiner sur les couleurs et les nuances.

Les musiciens dans la fosse sont également partie prenante de cette amère plaisanterie par le biais d’un total décalage face à ce qui se déroule sur le plateau. Sensible, vibrant et varié, l’ déploie sans détour et de façon limpide les merveilles de la musique de Bizet. Le chef joue sur la subtilité des phrasés et les contrastes entre les passages d’une finesse certaine et la violence de certains thèmes, comme plus précisément à l’ouverture, entre le legato des cordes et le staccato des cuivres.

Étonnamment, ce déstabilisant concept qui marque cette nouvelle production, donne aussi l’occasion de retrouver l’essence même de la structure de cette œuvre : l’opéra-comique. Peu de spectateurs se sont insurgés des incursions des récitatifs d’Ernest Guiraud à une époque, alors pourquoi le faire avec le texte parlé de Tcherniakov qui fait bien plus écho à la version originale de cet ouvrage ?

Crédits photographiques : Carmen de Bizet sous la mise en scène de Dmitri Tcherniakov au Festival d’Aix-en-Provence © Patrick Berger / Artcompress

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  • Grégoire Fohet-Duminil

    Je suis perplexe quant à votre dernière phrase. Que veut dire « le texte parlé de Tcherniakhov fait écho à la version originale de cet ouvrage ? » Pour moi, cette phrase n’a pas de sens. Vous devriez la reformuler, ou bien préciser votre pensée.

    • Charlotte Saulneron Saadou

      Merci d’être arrivé jusque-là ! Pour répondre à votre interrogation, cette phrase doit être lue en lien avec la précédente qui évoque la structure d’un opéra-comique, soit l’alternance entre des dialogues parlés et des scènes chantées. Je ne parle donc pas de l’orientation artistique de Tcherniakov mais bien de ce que celle-ci engendre : un retour à la construction type d’un opéra-comique, édulcorée par l’incursion de récitatifs dans « Carmen ».
      Je vous remercie de votre lecture attentive.

      • Grégoire Fohet-Duminil

        Et moi je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à ma remarque ! Moi, j’aime bien les récitatifs de Guiraud; je suis (hélas) d’une génération où ils étaient encore la norme, et c’est sous cette forme que j’ai découvert Carmen pour la première fois, avant que les textes parlés ne (re-)deviennent d’usage courant, notamment suite à la production d’Edimbourg (Abbado/Berganza) au début des années 80. Mais je préfère quand même les dialogues originaux de Meilhac & Halévy, et c’est pourquoi leur suppression pure et simple dans cette production aixoise me paraît tout simplement scandaleuse: l’œuvre est carrément tronquée d’un quart ou un cinquième de sa durée, Et l’incapacité de Tcherniakhov à présenter sa vision de Carmen sans mutiler l’œuvre me semble être un aveu d’échec artistique assez terrible.

  • RS

    Bref, Charlotte écrit toutes les critiques pour Aix! Et ses goûts sont censés faire lois… C’est un peu court!!!

    • Grégoire Fohet-Duminil

      Ben, elle est sur place, et elle donne son avis. C’est le principe d’une critique, non ? Et vous, vous avez un avis ?

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