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Ouverture en polyphonies du Festival Radio France Occitanie Montpellier

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Pibrac (31). Basilique Sainte-Germaine. 10-VII-2017. Festival Radio France Occitanie Montpellier. Voyage en polyphonie. Orazio Benevolo (1605-16725) : Messe Si Deus pro nobis à 8 chœurs ; Magnificat à 16 voix ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : Cantate Domino ; Girolamo Frescobaldi (1583-1643) : Offertoire Canzone ; Giovanni Palestrina (1525-1594) : Pater noster. Le Concert spirituel, direction : Hervé Niquet.
Valence-sur-Baïse (32). Abbaye de Flaran. 12-VII-2017. Scaramella, polyphonies de la Renaissance, création. Loyset Compère (c.1445-1518) : chanson Scaramella ; Josquin Desprez (c.1450-1521) : chanson Scaramella ; Jacob Obrecht (1457-1505) : Missa Scaramella ; Mater Patris à 5 ; Salve Regina à 6 ; Guillaume Dufay (1397-1474) : Gloria « In modo tube » ; Heinrich Isaac (c. 1450-1517) : Alla bataglia ; Johannes Regis (1425-1496) : Ave Rosa Speciosa à 6 ; Anonyme : D’un aultre amer / L’homme armé. Les Sacqueboutiers, ensemble de cuivres anciens de Toulouse (dir. Jean-Pierre Canihac). Ensemble La Main Harmonique (dir. Frédéric Bétous).

Projection partitionSomptueuse ouverture polyphonique en terre occitane pour le Festival de Radio France Occitanie Montpellier avec deux résurrections d’ouvrages oubliés, par des ensembles de très haut niveau (, , ) en des lieux encore non fréquentés par le festival.

Depuis sa création en 1985, le Festival de Radio France Montpellier avait investi la cité languedocienne, puis petit à petit la région Languedoc-Roussillon. À la faveur de l’élargissement régional, le festival prend cette année la mesure de la nouvelle région Occitanie et il investit de nouveaux lieux comme la basilique de Pibrac, l’abbaye école de Sorèze, Le Garric Cap Découverte à Carmaux, Le Parvis de Tarbes, le mémorial du camp de Rivesaltes, La Halle aux grains de Toulouse, l’abbaye de Flaran.

C’est ainsi que le concert d’ouverture avait lieu aux portes de Toulouse, dans la monumentale basilique de Pibrac, à l’architecture improbable, qui se prête toutefois aux vastes polyphonies défendues par et son Concert Spirituel. Et comme il s’agit de fêter les trente ans de cet ensemble qui ne redoute aucun défi, la résurrection de la messe à huit chœurs Si Deus pro nobis d’ semble tout indiquée. Il faut dire que cette vaste basilique de pèlerinage, à plan centré, permet d’installer huit chœurs de quatre chanteurs et un continuo de chaque côté de la nef, à l’entrée et dans le chœur et elle offre une acoustique convenant aux amples polyphonies de la Renaissance et des pèlerinages modernes.

Fils d’un pâtissier bourguignon émigré à Rome, fut un compositeur prolixe, expert en polychoralité. Élève à la maîtrise de Saint-Louis des Français, il organisa par la suite des cérémonies et liturgies représentant le faste de l’art français et finit sa carrière comme maître de chapelle au Vatican. La curiosité d’ fut piquée par Jean Lyonnais, ce musicologue au Centre de Musique Baroque de Versailles, qui eut accès au fonds musical du Vatican, dont aucun document ne pouvait sortir. Pendant des années, il copia à la main des œuvres de nombreux compositeurs tombés dans l’oubli, dont celles de Benevolo. se vit confier certaines partitions il y a une vingtaine d’années, dont la fameuse Messe à 40 voix de Striggio, et se passionna pour les œuvres de Benevolo. Cette messe Si Deus pro nobis n’aurait pu voir le jour sans l’aide précieuse de Philippe Canguilhem, professeur et musicologue à l’université Jean-Jaurès de Toulouse et éminent souffleur (bombarde, chalemie, flûtes à bec, hautbois, basson, doulciane) au sein des Sacqueboutiers et autres ensembles de musique ancienne, et de la claviériste Elisabeth Geiger.

Chœur latéral 1Exercice de spatialisation

Pour restituer au mieux cette partition complexe, Hervé Niquet a imaginé un savant dispositif spatialisé, répartissant huit chœurs autour de la nef et du public, chacun disposant d’un continuo instrumental différent, violoncelle, orgue régale, positif, bois ou cuivres. Afin de maintenir la synchronisation nécessaire et précise des huit ensembles, chacun dispose d’un chef de chœur relais, les yeux fixés sur Hervé Niquet pour reproduire exactement sa battue à la microseconde près. Ils sont en quelque sorte des métronomes vivants indispensables à la cohésion de l’ensemble, qui ne supporte pas le moindre écart.

Selon l’usage de l’époque, des pièces en plain chant, ainsi que des motets s’intercalent entre les sections de la messe et ajoutent à la somptuosité de l’ensemble.

Le concert s’ouvre sur le vaste crescendo de la procession en plain chant ambrosien, immédiatement suivie de l’éblouissante polyphonie du motet Cantate Domino de Monteverdi, auquel succède le vaste Kyrie de la messe de Benevolo. Viennent ensuite la solennité du Gloria, puis la pureté originel du graduel en plain chant et la ferveur du Credo, dont les principaux articles de la foi (Et incarnatus est / De Spiritu Sancto / Ex Maria virgine / Et homo factus est…) sont ponctués de brefs silences. Ces retours au grégorien, qui demeure l’expression du chant de l’Église catholique, agissent comme une respiration au milieu des vertiges polyphoniques.

La messe est en outre enrichie de pièces instrumentales qui balisent sa progression. On est impressionné par l’écriture en écho et la virtuosité des musiciens qui s’appellent et se répondent dans le Beata es, virgo Maria de Palestrina comme dans le l’Offertoire Canzone de Frescobaldi. La spatialisation fait merveille lorsqu’à travers la nef, les sacqueboutes et le cornet à bouquin s’opposent ou dialoguent avec les anches des doulcianes ou les flûtes dans le Pater Noster de Palestrina.

La messe se poursuit en apothéose avec le Magnificat à 16 voix de Benevolo où les chœurs se dédoublent. Cette ample polyphonie jubilatoire s’agrémente d’une riche ornementation, qui lui confère un caractère grandiose dans une foi confiante. On apprécie au plus haut point un superbe solo de cornet à bouquin avant la doxologie finale. On ne pouvait rêver mieux pour le trentième anniversaire du Concert Spirituel.

Scaramella, restitution d’une messe en cantus firmus

Deux jours plus tard, le festival était présent en coproduction à l’abbaye cistercienne de Flaran dans le Gers, pour une autre renaissance polyphonique, moins spectaculaire, mais tout aussi remarquable. Pour une première collaboration entre les célèbres Sacqueboutiers de Toulouse et l’ensemble vocal , il s’agissait d’une avant première du festival Musique en chemin organisé par ce dernier ensemble.

L’acoustique de la belle nef romane de l’abbatiale cistercienne élevée à la fin du XIIe siècle, convient parfaitement aux polyphonies de la Renaissance. Le programme s’articule autour de la restitution de la messe Scaramella de . Disciple de Ockeghem, ce compositeur flamand de la fin du XVe siècle était avec l’un des principaux représentants de la polyphonie franco flamande du Moyen Âge et du début de la Renaissance. On lui connaît une trentaine de messes, autant de motets et de nombreuses chansons. Au moment des guerres d’Italie, Scaramella est un air à la mode décrivant un personnage vantard va-t-en-guerre. La chanson devint un véritable tube à l’image de l’Homme armé, Une jeune fillette, Belle qui tient ma vie ou les Folies d’Espagne. Comme de juste, la chanson introduit la messe.

Salve Regina ObrechtUn chef d’œuvre de partition

La source incomplète ne comportant que les parties d’altus et de bassus (parties graves), provient de la Biblioteca Jagiellonska de Cracovie. Le musicologue , qui chante également basse au sein de La Main Harmonique, en a restitué les parties de superius et de tenor (parties aigües) dans le cadre du projet d’Atelier virtuel de restitutions polyphoniques du Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours. Il a même reconstitué la totalité de la partition en recopiant minutieusement l’ensemble à la main, selon la notation en losange, aux dimensions des volumineux livres de chœur de l’époque, allant même jusqu’à redessiner les lettrines. Et c’est autour de cette vaste et unique partition, disposée sur un haut lutrin, réalisé pour La Main Harmonique par le facteur d’orgues Pierre Vialles, que chanteurs et instrumentistes se rassemblent selon la pratique historique. En gage de modernité et afin que le public profite aussi de cette œuvre d’art, la partition est projetée sur la voûte en cul de four du chœur roman. Selon la progression de la messe, , qui dirige l’ensemble, tourne régulièrement les pages de la partition en un geste aussi esthétique que solennel.

Si les voix peuvent se suffirent à elles-mêmes, l’emploi des sacqueboutes et du cornet à bouquin soutient les voix « col la parte », selon un pratique courante dans les musiques polyphoniques de la Renaissance et du début de l’ère baroque. Le son des instruments à embouchure se rapprochent au mieux du timbre de le la voix et l’articulation affine la netteté des paroles dans les acoustiques réverbérantes. Le tempo très retenu, emplissant l’espace, inspire une austérité relative avec de puissantes vagues sonores résonnant sur les voûtes de la nef. Cette musique de chapelle princière créée une atmosphère de recueillement raffiné.

Lors de la seconde partie, musiciens et chanteurs se tournent vers le public pour des œuvres témoignant de la richesse musicale de cette époque. Le Gloria in modo tube de oppose deux sopranos et deux trompettes naturelles pour un duel céleste. On retrouve pour un Salve Regina à 6 aux savantes modulations, tandis qu’une autre chanson fameuse l’Homme armé, introduit une pièce instrumentale, dont sont des experts incontestés depuis une quarantaine d’années, Alla bataglia d’. Le concert s’achève par une ode mariale très raffinée, Ave Rosa Speciosa de .

Face à l’enthousiasme du public, les musiciens le gratifient du tube de la soirée avec la chanson Scaramella, à charge pour lui de déterminer s’il s’agit de la version de ou de .

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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