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Zoroastre de Rameau à Berlin ou la fête des voisins

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Komische Oper. 14-VII-2017. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Zoroastre, tragédie lyrique en cinq actes sur un livret de Louis de Cahusac. Mise en scène : Tobias Kratzer ; décors et costumes : Reiner Sellmaier ; vidéo : Manuel Braun. Avec : Thomas Walker, Zoroastre ; Katherine Watson, Amélite ; Nadja Mchantaf, Erinice ; Thomas Dolié, Abramane… Chœur et orchestre du Komische Oper Berlin, direction : Christian Curnyn.

ZoroastreLe Komische Oper de Berlin propose avec Zoroastre de Rameau un réjouissant divertissement théâtral qui ne tient pas vraiment ses promesses musicales.

L’opéra baroque français est un morceau de bravoure. Il faut du style, beaucoup de style, de l’élégance, de la délicatesse. Mais surtout pas de froideur : sans les passions, sans l’expressivité, sans une éloquence habitée, rien ne tient. Le Komische Oper à Berlin, désormais délivré du poids des traductions allemandes qui avaient longtemps fait partie de son héritage, mène une politique méritoire de diffusion de cette musique française du XVIIIe siècle : elle fait ici le choix de privilégier l’expressivité au style, ce qui n’est guère satisfaisant.

La mise en scène de , partie d’une idée simple, parvient à restituer sur scène la violence des oppositions manichéennes entre le Bien et le Mal que Louis de Cahusac aime à dessiner. C’est cette violence, dépassant en quelque sorte son objet, qu’il met en scène, en plaçant côte à côte la maison d’un prolétaire et celle d’un cadre un peu coincé : Abramane et Zoroastre, donc. Le conflit de voisinage dégénère, avec une gradation d’un humour incontestablement communicatif – jusqu’au dénouement, qui est beaucoup moins drôle. Le livret peu subtil se prête bien à de tels détournements, et Kratzer peut s’appuyer sur un décor inventif en même temps que brillamment illusionniste, qui fait se succéder par une scène tournante les scènes dans la rue, dans l’une ou l’autre maison, ou encore dans le jardin : cette gourmandise théâtrale met à juste titre le spectateur en joie, à défaut de l’amener dans les hautes sphères spirituelles auxquelles aspirait Louis de Cahusac avec un optimisme quelque peu excessif.

Flou musical

ZoroastreLa limite, il faut bien le dire, vient de la réalisation musicale. Ne parlons pas du chœur, diffusé pendant l’essentiel de la soirée par hauts-parleurs, pour un effet catastrophique. Certains solistes ont une expérience du chant baroque, d’autres pas du tout ; pour ces derniers, cela s’entend beaucoup, le vibrato incontrôlé de détruisant sans espoir la rhétorique intense qui, chez Rameau, est peut-être plus essentielle encore pour ces personnages de méchants. Même et ne semblent pas à leur aise, alors qu’ils sont plus expérimentés en matière baroque (la première est notamment passée par le Jardin des Voix de William Christie, et a surtout déjà fait ses preuves dans le même rôle d’Amélite) : peut-être la concentration sur les exigences du jeu scénique n’y est-elle pas pour rien, mais on ne peut pas exempter la fosse d’une part de responsabilité. La compétence de n’est pas en doute, mais il faut bien reconnaître que l’orchestre est ici pauvre en couleurs et surtout peu percutant car peu précis : cette impression de flou est rédhibitoire pour la musique de Rameau et pour la force théâtrale de sa musique. Reste, visuellement, un spectacle efficace et agréable à regarder : c’est mieux que rien, mais Rameau n’est toujours pas tout à fait chez lui en Allemagne.

Photos : © Monika Rittershaus

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