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Deux créations détonnantes entrent au répertoire des Ballets de Monte-Carlo

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Monte-Carlo. Salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo. 21-VII-2017. « Massâcre ». Création mondiale de Jeroen Verbruggen pour Les Ballets de Monte-Carlo. Chorégraphie : Jeroen Verbruggen. Scénographie : Jeroen Verbruggen. Costumes : Charlie Le Mindu. Lumières : Fabiana Piccioli. Musique : The Rite of Spring, « Evocation of the Ancestors/Ritual Action of the Ancestors », The Bad Plus (2014). Memento Mori. Création mondiale de Sidi Larbi Cherkaoui pour Les Ballets de Monte-Carlo. Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui. Assistant chorégraphe : Jason Kittelberger. Musique : Woodkid. « Intro-Towers- Sam and Moises ; Shoot them Down – Winter Morning I ; Iron – I love you – The deer- Land of All ». Décors : Amine Amharech. Costumes : Jan-Jan Van Essche. Lumières : Fabiana Piccioli.

L’audace de fait des merveilles. Ce programme qui associe le jeune chorégraphe belge et le chorégraphe reconnu qu’est , s’avère une réussite. Massâcre et Memento Mori sont des pièces qui nous emmènent dans des univers très différents, celui transgressif et déjanté de Verbruggen, et celui harmonieux et serein de Cherkaoui. Une soirée très riche tant sur le plan du vocabulaire chorégraphique que de la symbolique.

est un jeune chorégraphe certes mais il n’en est pas à son coup d’essai. Il connait particulièrement bien les où il a dansé pendant dix ans et pour lesquels il a déjà créé deux pièces, True & False Unicorn (2015) et L’Enfant et les sortilèges (2016). À chacune de ses créations, son grain de folie crée la surprise. Rien ne l’ennuie plus que de susciter une réaction tiède du public. Avec Massâcre, il atteint son but : voilà bien une pièce qui ne risque pas de laisser indifférent ! Mais pas de mauvais jeu de mots, Le Sacre du printemps n’est en rien massacré. Certes, le pari est risqué : quand on s’attaque au chef d’œuvre absolu de Stravinsky, les images des Sacres de Nijinsky, Béjart, Pina Bausch, Sasha Waltz, pour n’en citer que quelques uns, peuplent l’esprit.

Verbruggen s’affranchit d’emblée du poids du passé en choisissant une version jazz de la musique, composée en 2014 par The Bad Plus, un trio de jazz américain. Les thèmes musicaux sont là, mais comme une évocation, un souvenir qui sert de base à une œuvre nouvelle, résolument moderne. En association étroite avec Charlie Le Mindu, génial créateur de costumes à l’imagination débridée, il conçoit son œuvre comme une série de chocs d’images et de couleurs.

Rouge, d’abord, avec un tableau composé de huit garçons, légèrement (dé)vêtus de porte-jarretelles et de chapeaux rouges. À la fois viril et aux frontières du travestissement burlesque, ce tableau, conçu presque comme une pièce à part entière, met en avant les corps-à-corps, affrontements ou étreintes, les portés, les sauts puissants qui conduisent les corps à s’entrechoquer. Jaune pâle ensuite pour un tableau féminin en contre-point du premier. Les danseuses,  sur pointes, sont vêtues de longues robes fluides et transparentes, le visage maquillé en jaune et la bouche peinte en noir. Noir, avec les longues robes et les chapeaux attachés sous le menton par un voile noir qui recouvre le visage des danseuses. Mélange de rouge, beige et noir avec les improbables costumes confectionnés en cheveux humains.

Avant d’être créateur de costumes pour des cabarets, comme le Crazy Horse, Charlie Le Mindu était coiffeur. Il en a gardé un goût pour le travail du cheveu et habille les danseurs de combinaisons surmontées d’une crête de cheveux qui court du sommet du crâne jusqu’au bas des reins. L’effet visuel est étonnant mais esthétique, évoque les coiffes des indiens Iroquois. Les peintures sur le visage et les mouvements au sol reptiliens renvoient à des rituels guerriers. Le rouge revient dans la scène finale où apparaît l’élue. Désacralisant ce sacre, l’élue est incarnée par une danseuse qui se change à l’arrière-scène et enfile, avec l’aide de deux assistantes, une combinaison de plumes rouges. Étrange oiseau aux allures de phénix, elle danse au milieu des autres danseurs. La dernière scène laisse les interprétations ouvertes : quatre danseurs sont pendus par les pieds, recroquevillés en boule, et l’élue passe à côté de chacun pour les balancer au bout de leur corde. S’agit-il de l’espoir vaincu, dans un monde qui s’emballe et court à sa perte ? Une phrase de Cocteau, écrite à propos de la création du Sacre du printemps, est diffusée, comme un hommage rendu à l’œuvre originelle. Jeroen Verbruggen parvient à nous conduire dans son univers déjanté qui repousse les limites, à la fois physiques et mentales, et correspond bien finalement au caractère impertinent du Sacre.

Cherkaoui_Memento Mori

S’ensuit le Memento Mori de , qui opère un changement complet d’atmosphère. Ce n’est plus le choc ni la transgression, mais l’apaisement et la beauté aérienne qui sont recherchés. L’harmonieuse circularité succède à la rigidité du carré. La scène est sombre, surmontée d’un cercle lumineux, aux allures de soucoupe volante. Le vocabulaire est davantage néoclassique, avec un beau travail de pointes qui met en valeur les qualités des danseuses des . La sublime irradie dans des duos tout de souplesse féline et d’harmonie. ressort des ensembles avec sa technique hors pair et sa présence scénique. La musique, signée Woodkid, est d’un abord facile. On se laisse porter dans cet univers sans heurts, où la fluidité des ensembles en mouvement perpétuel alterne avec des solos et des duos. Comme souvent chez Cherkaoui un texte est récité, porteur d’un message sur notre société. Superflu sans doute, car la danse pourrait se suffire à elle-même. Les lumières tombées du ciel, qui renforcent l’aspect soucoupe volante du dispositif scénique manquent de subtilité. Mais l’ensemble est prenant et très beau, porté par des danseurs d’une très grande qualité.

Un programme audacieux et réussi donc, qui combine avec bonheur inventivité, surprise et plaisir de la danse.

Crédits photographiques : © Alice Blangero.

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