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À Verbier, splendide Mozart, en attendant Mahler

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Verbier. Salle des Combins. 24-VII-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n° 25 en ut majeur KV 503. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 9 en ré majeur. Sergei Babayan, piano ; Verbier Festival Orchestra, direction : Joshua Weilerstein, Daniel Harding

Mozart:Mahler.02On attendait Mahler. On a eu Mozart. On attendait Daniil Trifonov. On a eu . On attendait Gianandrea Noseda. On a eu et . Deux pour le prix d’un ! Parce que le chef italien avait dû déclarer forfait et que le pianiste russe était retenu aux États-Unis, le Verbier Festival a fait appel à des remplaçants qui se sont révélés largement à la hauteur du défi.

Vu l’enjeu, on pouvait naturellement s’attendre à une routine bien soignée, à un moment de convention, de professionnalisme froid. Au lieu de cela, on a pu assister à un rare moment de grâce. Du haut de ses vingt-huit ans, le tout nouveau directeur musical de l’Orchestre de Chambre de Lausanne (succédant à Christian Zacharias) empoigne l’un des plus « opéristiques » concerto pour piano du divin Mozart. Au fil des mesures, ce sont Les Noces de Figaro ou La Clémence de Titus qu’on perçoit sous les archets ou les timbales. C’est Mozart dans toute sa splendeur, dans tout son humour, dans toute sa vigueur que insuffle à son orchestre.

Attendant son tour, de son piano, , 56 ans, regarde le jeune homme avec un sourire appuyé. Un sourire empreint de ravissement. Quelle admiration, quel apaisement, quel respect dans ce regard ! Dans cette œuvre en train de naître, la sérénité, la paix et le calme semblent imposer sa signature. Quand les premières notes du piano surgissent, on sait, on ressent au plus profond de soi-même qu’un moment d’exception prend forme. Ah mes amis, quel toucher, quelle infinie sensibilité, quelle admirable articulation, quelle respiration émanent de ce piano ! Le chef suit d’un regard passant sous son aisselle les mouvements du pianiste qui, de son clavier, élève le sien vers le jeune homme à la baguette. Il n’y a plus de piano, il n’y a plus d’orchestre. Il n’y a que la musique. Il n’y a que Mozart. Mozart qui, une fois de plus, nous emporte au-dessus de nous-mêmes. C’est lors de tels moments qu’on a envie de sortir de son siège et de hurler ses bravos. Mais, il faut observer la tradition, se retenir dans la convention et serrer ses mains pour les empêcher d’applaudir. À la fin du deuxième mouvement, le piano sublimement perlé de ne peut réfréner l’applaudissement d’un spectateur isolé emporté par son émotion. Un applaudissement sincère, insoumis à l’habitude silencieuse, impossible à museler. S’enchaîne alors le mouvement final, où là encore la complicité du jeune chef et du pianiste font merveille. Le dialogue piano-orchestre est au comble de l’entente. Forte, piano, fortissimo, pianissimo, tout est mesuré sans mesures, tout est compris sans explications. Ce doit être cela qu’on appelle de l’art.

Bien évidemment, le public, libéré de la tension bienfaisante de ces rares instants, réserve un triomphe aux deux protagonistes qui se poussent mutuellement sur le devant de scène comme pour montrer le vainqueur alors, qu’avec Mozart en eux, ils se sont élevés en véritables artistes. On se doit de préciser que Sergei Babayan, jusqu’ici inconnu sous nos latitudes, n’est autre que le professeur de Daniil Trifonov. La coutume veut que l’élève dépasse le maître. Rien n’est moins sûr !

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En seconde partie, un monument. L’immense Symphonie n° 9 de . Gianandrea Noseda absent, le remplace. Avec vaillance, il pilote cet immense paquebot mahlérien avec le souci de bien faire. Comme un jeune capitaine de vaisseau fraîchement promu, Harding dirige le navire dans les eaux tumultueuses avec la conscience d’un bon élève. Appliquant à la règle les consignes, le chef se joue des écueils sans sourciller. La houle fait rage, mais le paquebot résiste quand bien même la manœuvre manque d’audaces. Pendant les rares accalmies, comme en fin de premier mouvement, parvient à exprimer la beauté de quelques instants suspendus. Si tout au long de la traversée les cuivres restent convaincants, les cordes sont souvent ternes. Dans le deuxième mouvement, les danses folkloriques sont rythmées à souhait, mais n’invitent toutefois pas au déhanchement. Trop analytique dans son approche, le chef anglais n’ose pas y insérer sa patte personnelle. Peut-être aussi le navire est-il trop grand pour sa stature. Un voyage dans lequel il nous prémunit de l’imprévu, du choc, de l’étonnement. Une croisière sans histoire, parce qu’inconnue du capitaine. Reste qu’au moment de la manœuvre finale, à l’accostage, il offre quelques moments magnifiquement éthérés, inoubliables à certains par l’intensité de la musique crépusculaire de Mahler.

Crédit photographique : © Nicolas Brocard

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  • momoji

    Très belle contribution des cuivres, en particulier le premier cor (superbe) et la première trompette. Souhaitons un prompt rétablissement au Maestro Noseda, dont j’ai personnellement vivement regretté l’absence forcée.

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