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Claire Désert et Emmanuel Strosser au Festival de Stavelot

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Stavelot. Abbaye. Festival de Wallonie. 28-VII-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur K. 448. Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à l’après-midi d’un faune, version pour deux pianos réduite par l’auteur. Maurice Ravel (1875-1937) : La Valse, poème chorégraphique, version originale pour deux pianos. Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour deux pianos en fa mineur op. 34b. Claire Désert, Emmanuel Strosser : piano

emmanuel_strosser_claire_desert_photo_marion_kabac_le_01_08_2015_4_copie-b9712Le Festival de Stavelot, depuis toujours axé sur la pratique de la musique de chambre, fête cette année son soixantième anniversaire. Fondé par Raymond Micha, dont la famille préside toujours aux destinées de l’événement, et adoubé dès ses premières éditions par le regretté , qui rêvait d’y fonder un équivalent nordique du Festival de Prades, cette manifestation a pour cadre, dans un magnifique village wallon de la vallée de l’Amblève, les bâtiments conventuels de l’ancienne abbaye, et surtout le réfectoire du palais abbatial, d’un style classique très épuré, miraculeusement préservé à la Révolution et lors de la Terreur – la monumentale église n’a pas eu cette chance. Par la proximité immédiate entre les artistes et un public aussi cultivé qu’attentif, il règne en ce lieu une convivialité et une bonne humeur contagieuses.

Pour cet anniversaire, , l’actuel directeur musical de la manifestation, et par ailleurs fondateur bien connu du label Ricercar, s’est penché sur le répertoire proposé au fil de toutes les éditions. Il a pu ainsi programmer des œuvres phares du répertoire chambriste jamais jouées sur place en six décennies. Mais Stavelot  n’oublie pas pour autant le thème « fil rouge » de cette édition des festivals de Wallonie : « À vos claviers », en ouvrant  la quinzaine musicale locale par un superbe récital à deux pianos. C’est à et à , bien connus pour leur complicité de longue date et leur fine musicalité, que revient le privilège d’ouvrir le bal, dans un récital mêlant œuvres ou moutures originales d’œuvres parfois connues dans d’autres rédactions, et quelques transcriptions ou adaptations dues aux auteurs eux-mêmes.

La célèbre sonate en ré majeur K.448 de Mozart augure d’un excellent moment musical, avec une aimable spiritualité et une intime connivence entre les artistes. Ceux-ci se jouent avec une aisance confondante de l’esprit égalitaire, des symétries discursives et de la vélocité des répliques entre claviers. L’allant roboratif des mouvements extrêmes contraste idéalement avec la subtile poésie de l’Andante central, si proche de celle des concerti pour piano contemporains, même si la puissance de nos pianos modernes exacerbe quelque peu les contrastes dynamiques d’une œuvre certes conquérante mais aussi intime.

Après cette entrée en matière consensuelle, et abordent le répertoire français au tournant du XXe siècle. La transcription, postérieure de trois ans à la partition orchestral, par Debussy lui-même du Prélude à l’après-midi d’un faune permet à l’auditeur, par l’absence des couleurs de l’orchestre, de se concentrer sur l’extraordinaire plasticité et la liberté de ton de l’œuvre, dont le plan formel assez strict en même temps que l’ample respiration sont jetés en pleine lumière. On ne peut que louer les qualités de toucher et de phrasés, exemplaires, de nos interprètes, mais peut-être nos pianos modernes, eu égard aux Pleyel, Gaveau ou autres Bechstein de l’époque, nous privent-ils d’un supplément d’âme ou d’une sensualité timbrique plus évocatrice encore.

Par contre, le célèbre poème chorégraphique La Valse (1920) de semble bien avoir été conçu à l’origine pour un puis deux pianos avant de connaître la fabuleuse destinée orchestrale que l’on sait. Cette version de chambre d’une noirceur quasi expressionniste accentue par son côté en blanc et noir l’atmosphère d’apocalypse joyeuse et de tourbillon fatal : elle connaît ici une superbe interprétation qui ne nous épargne ni la gradation des tensions ni l’aspect de plus en plus bancal d’une danse détraquée par les convulsions quasi martiales et follement destructrices d’un monde jadis sublimé.

Après l’entracte, le duo intervertit les postes, Claire Désert prend la partie de premier piano et nos artistes proposent, de , la version « sonate » pour deux pianos opus 34b, d’une œuvre à la distribution instrumentale longtemps problématique et bien plus célèbre dans sa formulation définitive (le célèbre quintette à clavier en fa mineur opus 34). Cette rédaction  intermédiaire (puisqu’au départ, il s’agissait sans doute d’un quintette à cordes, sévèrement critiqué par Joachim et Clara Schumann après une probable audition privée) est passionnante à plus d’un titre : elle prolonge l’atmosphère de la dernière des trois sonates pour piano de jeunesse, l’opus 5, d’ailleurs dans la même tonalité, et elle donne par la puissance massive des deux claviers, par exemple lors de l’envol de la coda de l’Andante, ou par la tension ravageuse des mouvements extrêmes, un avant-goût de symphonie une fois de plus avortée sous l’ombre portée du géant beethovénien. En revanche, la longue introduction poco sostenuto du finale, nettement influencée par les derniers quatuors à cordes du Grand Sourd, tombe dans cette rédaction un peu à plat. On peut compter sur l’implication des interprètes du jour pour entretenir la flamme et porter à incandescence l’œuvre où le creuset des idées mélodiques géniales est dompté par une rigueur formelle et un impressionnant sens de la grande forme. Les deux pianistes trouvent, tout au long de cet épuisant parcours, le ton épique et le souffle ravageur qui donnent à cette partition toute sa minérale grandeur.

Après cette œuvre d’un romantisme tragique ou ombrageux, ils nous entraînent en bis vers des horizons plus méridionaux, avec la transcription par Chabrier lui-même de sa célébrissime rhapsodie España où, par un habile jeu de pédales et le sens inné de la couleur, l’illusion de l’orchestre donnée par le duo est à nouveau parfaite.

Crédits photographiques : Emmanuel Strosser & Claire Désert © Marion Kabac

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