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De Petichet aux étoiles en ouverture du Festival Messiaen

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

La Grave. Briançon. Festival Messiaen.
20-VII-2017 : Maison Messiaen, église de Saint-Théoffrey : Récitals de Jean-François Heisser, Christophe Desjardins, Roger Muraro; Œuvres de Messiaen, Ravel, Debussy, Manoury, Harvey, Fedele, Grisey, Boulez…
21-VII-2017. 17h : Église des Hières; Récital de Marie Ythier, violoncelliste : Murail, Scelsi, David (CM), Harvey, Dutilleux. 21h : Église de La Grave : Ensemble Orchestral Contemporain : De Falla, Murail, Hervé (CM)
22-VII-2017 : Collégiale de Briançon : Olivier Messiaen (1908-1992) : Des Canyons aux étoiles ; Orchestre Poitou-Charentes ; Wilhem Latchoumia, piano ; direction Jean-François Heisser

ColinSamuels-2017-07-25-0034_17h_La_Grave_HR_002L’édition 2017 du Festival Messiaen au pays de la Meije fera date assurément, qui fête les vingt ans de la manifestation, les vingt -cinq ans de la mort d’ et les soixante-dix ans de , l’une des plus grandes figures de la création musicale d’aujourd’hui, dont une quinzaine d’œuvres sont au programme. Après une « escale musicale » à la Maison Messiaen et deux créations mondiales inscrites en ouverture, le festival atteint un premier sommet avec Des Canyons aux Étoiles d’ donnés dans l’espace de la Collégiale de Briançon.

C’est au bord du lac de Petitchet où il aimait se baigner que Messiaen passe tous ses étés à partir de 1936, dans la maison qu’il avait acquise et qui est aujourd’hui devenue résidence d’artistes. Elle offre aux pianistes, musicologues et autres interprètes s’intéressant à l’œuvre du compositeur des conditions optimales pour travailler, dans le calme de la nature à quelques 1 000 mètres d’altitude. À l’initiative de son directeur Bruno Messina et en co-production avec le Festival Messiaen, trois concerts gratuits convient le public dans l’église de Saint-Théoffrey. Avec, au piano d’abord, dans un programme fleuve reliant Mozart à Messiaen (trois Préludes) en passant par Stockhausen, Debussy et deux Études de Manoury. Autant d’univers singuliers que le pianiste aborde avec une maîtrise confondante, alliant profondeur du son et intelligence formelle.

Un délicieux déjeuner sur l’herbe, dans le jardin de Messiaen, précède le récital de l’altiste , convoquant cette fois l’école spectrale autour de , élève de Messiaen que l’on fête cette année. De ce récital magistral ponctué par la version pour alto et sons fixés de Messagesquisse de Boulez, on retiendra tout particulièrement Ritrovari-Suite francese VI d’, une réponse contemporaine, toute en finesse et sensibilité, aux Ricercari de Giovanni Gabrielli que l’altiste joue en alternance. Cette « escale musicale » s’achève avec le pianiste , élève d’ et familier d’une Maison qu’il a beaucoup fréquentée en la présence du Maître. Il lui rend un vivant hommage, aux côtés de Schumann et Ravel, avec un extrait des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus et L’Alouette Lulu, tirée du Catalogue d’oiseaux, dont il restitue de manière inégalable l’écriture volubile et l’espace lumineux.

Fréquenté par les plus grands (rappelons que Pierre Boulez fut l’invité de l’édition 2010 !) le Festival Messiaen, porté par l’esprit d’aventure de son directeur Gaëtan Puaud, est également tourné vers la nouvelle génération d’interprètes et de compositeurs. En témoigne le premier concert avec la jeune violoncelliste Marie Ythier, seule en scène dans l’église des Hières pour lancer le « Voyage dans le son » qui fait la thématique 2017. Au sein d’un programme exigeant, qu’elle termine par les Trois strophes sur le nom de Sacher d’, Attracteurs étranges (1992) de Tristan Murail, une œuvre écrite en hommage à que le compositeur vient nous présenter, captive l’écoute. Superbe et virtuose, la pièce est une lente auscultation du son observé dans ses différentes manières d’oscillation, dont notre soliste détaille la richesse des textures et des couleurs avec un engagement très communicatif. Elle défend avec la même ardeur Riff, l’œuvre de donnée en création mondiale, une commande du Festival Messiaen passée à ce tout jeune compositeur qui termine ses classes au Conservatoire Supérieur de Paris. Dans cette pièce inventive et truculente, détourne l’instrument de sa fonction première, faisant naître sous son archet un théâtre de sons – petits gongs asiatiques, tambours de bois africains, frottements et résonance… – où le violoncelle se fait l’instrument du Merveilleux.

ColinSamuels-2017-07-22-8837_21h_La_Grave_HR_020 Accueillir Tristan Murail « au pays de la Meije », un compositeur, rappelons-le, à l’origine du mouvement spectral et de l’ensemble Itinéraire dédié à cette musique, c’est aussi introduire l’outil technologique et le dispositif d’écoute sur haut-parleurs dans bon nombre de concerts, y compris dans l’église de La Grave, lieu névralgique du festival. Elle est investie dès le premier soir par les réalisateurs en informatique musicale de l’ et du Cirm de Nice en lien avec l’ dirigé par son chef . Si le Concerto pour clavecin et cinq instruments de qui débute la soirée, avec au clavier , souffre d’un déséquilibre fâcheux des masses sonores, L’Esprit des dunes, chef d’œuvre pour onze instruments et sons de synthèse commandé à Tristan Murail par l’ en 1993, sonne de manière remarquable. L’intimité des lieux favorise l’immersion dans le son et la fusion des sources instrumentale et électronique. L’œuvre sidère par sa force évocatrice et la puissance de l’imaginaire sonore. Nature et artifice se conjuguent enfin dans la pièce étonnante de Jean-Luc Hervé À l’air libre, deuxième création mondiale de la journée (commande d’État), pour laquelle une vingtaine de petits haut-parleurs ont été disséminés sous les bancs de l’église. Ils n’entrent en action qu’au terme d’un lent processus instrumental d’amplification – superbe EOC – dont les sonorités, via le réseau mystérieux de l’électronique, essaiment dans toute l’église, « comme une population d’insectes dans un pré en été cachés dans les hautes herbes » nous dit cet amoureux de la nature.

ColinSamuels-2017-07-23-8930_21h_Briancon_HR_015Amoureux de la nature, Messiaen l’était aussi, dont on pourrait comparer l’œuvre à une immense chaîne de montagnes où culminerait, en matière d’assise orchestrale et formelle, le puissant « massif » Des Canyons aux étoiles. Il est donné le lendemain dans la luxueuse Collégiale de Briançon par un en grande forme sous le geste puissant de . L’œuvre est commandée à Messiaen en 1971 par la mécène new-yorkaise Miss Alice Tully pour fêter le bicentenaire des États-Unis : « S’élever des canyons aux étoiles, et plus haut, jusqu’aux ressuscités du Paradis pour glorifier Dieu dans toute sa création », prévient le compositeur porté par sa foi catholique, qui va, in situ, s’imprégner de l’immensité et de la beauté sauvage des lieux. Résonne également toute une population d’oiseaux (ceux de l’Utah et des îles Hawaii), dont les polyphonies superbes enchantent trois des douze parties d’une œuvre d’une heure trois quarts. Le piano (éblouissant ) reste conducteur, serviteur idéal de l’écriture oiseau du Maître de La Grave. Sublimes également, le cor solo de Takenori Nemoto dans le célèbre « Appel interstellaire » de la Seconde partie et la prestation remarquée de Florent Jodelet aux percussions claviers. L’orchestre ne démérite pas dans le déploiement des sons couleurs et la plénitude des chorals de cuivres auxquels s’ajoute la présence singulière de l’éoliphone et du géophone, instruments des espaces infinis. Cette musique visionnaire subjugue, comme la qualité de l’écoute en témoigne, servie ce soir par une interprétation fervente de l’ dans une Collégiale bondée.

Crédit photo : © Colin Samuels

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