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Les Maîtres-chanteurs de Bayreuth : dans la tête de Richard Wagner

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 31-VII-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Barrie Kosky. Décor : Rebecca Ringst. Costumes : Klaus Bruns. Lumières : Franck Evin. Vidéo : Regine Freise. Avec : Michael Volle, Hans Sachs ; Günther Groissböck, Veit Pogner ; Tanzel Akzeybek, Kunz Vogelgesang ;  Armin Kolarczyk, Konrad Nachtigall ; Johannes Martin Kränzle, Sixtus Beckmesser ; Daniel Schmutzhard, Fritz Kothner ; Paul Kaufmann, Balthasar Zorn ; Christopher Kaplan, Ulrich Eisslinger; Stefan Heibach, Augustin Moser ; Raimund Nolte, Herman Ortel; Andreas Hörl, Hans Schwarz ; Timo Riihonen, Hans Foltz ; Klaus Florian Vogt, Walter von Stolzing ; Daniel Behle, David ; Anne Schwanewilms, Eva ; Wiebke Lehmkuhl, Magdalene ; Karl-Heinz Lehner, Nachtwächter. Chœur (chef de chœur : Eberhard Friedrich) et Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Philippe Jordan.

Meistersinger 2017 Wahnfried2Très ambitieuse production sur trois époques que ces nouveaux Maîtres-chanteurs de Nuremberg confiés au génial  : en sus de la lourde tâche d’ausculter la plus longue comédie musicale du monde, le metteur en scène australien fait passer un scanner au cerveau du compositeur.

Pour une fois Wagner a décidé de faire rire pendant quatre heures trente. Mais pas que. fait la même chose, qui semble gagner son pari avant même le premier accord, en nous indiquant la température précise dans la Villa Wahnfried, l’état migraineux chronique de Cosima ce jour-là où Wagner réunit quelques proches (Lizst mais aussi Herman Levi qui dirigea le premier Parsifal) pour leur donner la primeur de son grand éclat de rire musical.

Le cinémascope d’une boîte posée sur le plateau reproduit le confinement du salon désert de Wahnfried. Bibliothèque cossue, portrait de Louis II : rien ne manque dans cette bonbonnière pour wagnériens. L’Ouverture donne le signal d’un ballet de portes claquant sur un tourbillon d’entrées et de sorties. En huit délectables minutes, l’on saura tout du grand Richard : son goût pour les parfums, les étoffes, la conscience de son génie, la tyrannie domestique exercée sur tous (et particulièrement Herman Levi qu’il force à s’agenouiller devant le grand œuvre : on sait que Wagner insista en vain pour le faire baptiser avant la première de Parsifal !). De son piano sortent des clones à béret  : des enfants à son image, déjà barbus, mais aussi Walther et David, clones quasi-terminés du Maître qui sera en toute logique Hans Sachs. Cosima sera Eva (Wagner avait écrit au sujet de son union avec la jeune fille de Lizst: « Hans Sachs a épousé Eva »). On se dit déjà que Kosky a eu l’idée qu’il fallait avoir pour une œuvre qui a longtemps attendu son metteur en scène, trop cantonnée (même ici, hormis la novatrice tentative de Katharina Wagner) au folklore muséal.

« J’ai seulement commis l’erreur de confondre l’art et la vie », se confessa un jour Wagner. On pourra lui donner l’absolution de cette erreur qui n’en est pas une, pas celle d’avoir commis Le judaïsme dans la musique, son Mein Kampf à lui, mais dont il n’a jamais pu mesurer les funestes conséquences. Richard ne savait pas. Nous savons. Que la parole précède les actes. Celle de Wagner en fut une. Ceux d’Hitler en furent d’autres. Pour mémoire, en 1935, Nuremberg accueillit ce dernier au son de Wach auf ! avant qu’en 1938, sa synagogue soit détruite sur l’ordre intimé : « Fanget an ! ». Nuremberg, jadis berceau du Deutsche Heilige Kunst prôné par Sachs, puis haut lieu du nazisme, rasée par les bombes alliées et choisie comme lieu du tribunal international des grands criminels de guerre : c’est Wagner que Kosky, avec une intelligence qui fait honneur à l’humanité tout entière, place à la barre des accusés.
En 2017, à quelques kilomètres de Nuremberg, le Richard-Hans-Walter-David Wagner de Kosky se voit donc propulsé, au moyen d’un effet rapetissant de travelling arrière sur la bonbonnière Wahnfried, dans une translation temporelle qui le place dès la fin du premier acte, dans ce qui servira de cadre à Nuremberg 1945.

Les costumes naviguent brillamment entre les trois époques, les maîtres de l’Acte I surgissant du piano du compositeur mais aussi d’anciennes mises en scènes. La brillante réalisation de Herheim représentait un premier idéal. Celle de Kosky, promise à un bel avenir, est de la même eau avec un Acte III où l’intelligence sémantique, la direction d’acteurs et l’inspiration visuelle sont en tous points anthologiques, et malgré un Acte II où Kosky semble avoir oublié son concept, le fil de son inspiration revenant à une certaine tradition : une fois posée sa très prometteuse première image née du journal de Cosima (déjeuner en amoureux sur une herbe proliférant entre les boiseries), on quitte à regret les allers-retour temporels. On gagnerait avec un Pogner revenant en Lizst par exemple ; Hans Sachs pourrait ouvrir les baies vitrées sous-utilisées de jardin pour humer les fragrances du tilleul… De fait Kosky semble ne plus penser qu’au formidable final fugué de sa géniale bagarre musicale où le rôle-titre, le « bon » peuple de Nuremberg apparaît enfin pour « casser du Beckmesser », le personnage où Wagner a mis tout ce qui le hérissait : Français, Italiens, critiques et bien sûr… juifs. Le Beckmesser de Kosky devient alors le Juif Süss de l’atroce propagande que l’on sait. Une immense baudruche surgie du box des accusés, tournoie, et pour finir fixe longuement le spectateur pendant que le « Dormez, braves gens, tout est calme » du veilleur de nuit revêt bien sûr une importance inédite. Wagner, terrorisé par le monstre qu’il a enfanté, se réfugie dans un coin de la pièce tandis que l’effroyable visage s’affaisse vers l’avant pour faire apparaître une étoile de David sur sa calotte, avant d’être comme englouti par le sol. Huées bien sûr. Mais brillant autant que nécessaire.

Meistersinger 2017 Schlussansprache

Le Hans Sachs de , de tous les instants (remercié sur la bouche par son metteur en scène devant Angela Merkel le soir de la première !) est immense. On aimerait en dire autant d’un au délié vraiment merveilleux dans les parties lied (véritable leçon de chant côte à côte avec Sachs au III) mais forcé ailleurs de tendre par trop son lumineux aigu. Très savoureuse en Cosima, l’attachante compense par un métier encore solide et un bel engagement de comédienne une voix qui se dérobe et qui nous prive du rayonnement attendu d’une Eva. Courte de souffle, elle gère plus qu’elle ne chante. La basse profonde de donne sa pleine mesure à l’Acte II. Le Kothner de apporte une délicatesse inusitée à un personnage toujours bien ronflant. s’empare du rôle de Magdalena avec une gourmandise que l’on trouve également à l’œuvre chez une épatante galerie de maîtres, le veilleur de nuit ému de appelant lui aussi un discret éloge. Autres grands triomphateurs de la production, le Beckmesser brossé avec beaucoup de finesse par un bouleversant et le remarquable David de . Mais aussi le sensationnel Chœur de Bayreuth : on connaît le talent du metteur en scène dans sa gestion des masses chorales. Il règle brillamment une Festwiese d’anthologie en plein Tribunal international : grouillement de fourmilière, arrêts sur images. On frissonne sur un Wach Auf longuement tenu. On rit, on s’émeut. L’horloge temporelle s’affole en marche arrière. Tout est lisible. La fin est sublime : le « bon » peuple de Nuremberg a laissé Wagner assurer seul sa défense et c’est Kosky qui, après l’avoir accusé, lui vient en aide : pour transformer son Deutsche Kunst contre la barbarie en simple Kunst, il fait envoyer, du fond du plateau, le travelling avant d’un praticable garni d’un chœur et d’un orchestre symphonique au complet dirigé in fine par un Wagner génial.

La direction de , après une Ouverture où le chef semble se laisser distraire par la scène, se cherche encore un peu. Manquant de couleurs et de poésie voire de spectaculaire, devant ferrailler contre les décalages, elle atteint son meilleur dans le premier tableau du III. Tout cela s’améliorera probablement au cours des cinq années de vie d’une production dont la virtuosité manque encore un peu de fluidité au niveau des sorties (un machiniste s’invite même inopinément derrière la baie vitrée). Il reste quatre luxueuses années à Barrie Kosky dans l’atelier unique qu’est toujours le Neues neues Bayreuth pour retoucher le tableau d’Eva et relire les notes du procès.

Même si l’exposition « Voix étouffées » (installée en 2012) autour du buste de Wagner par Arno Brecker dans les jardins du Festspielhaus rend enfin hommage à tous ces artistes que le Festival jadis a refusés au prétexte de leur origine, Bayreuth a longtemps subi le feu des accusations quant à son travail de mémoire (nous glace la présence encore toute fraîche dans le Festspielhaus d’ « Oncle Wolf » – le surnom donné à Hitler par Wieland et Wolfgang Wagner enfants), d’avoir trop longtemps fermé les yeux, pour ne pas être remercié d’avoir permis la naissance d’un spectacle qui les rouvre en grand. Wach auf !

Crédits photographiques : © E. Nawrath

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  • Michel LONCIN

    Oh … ASSEZ avec l’éternel procès Wagner/Hitler !!! ASSEZ de cet éternel « PARDON – PARDON – PARDON » à grands coups sur la poitrine : d’autres PARDON devraient venir du Sud-Est (suivez mon regard !) et ne viendront JAMAIS !!!

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