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L’Or noir du Rhin à Bayreuth : Wotan en Amérique

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 29-VII-2017. Richard Wagner (1813-1883) : L’Or du Rhin, prologue de L’Anneau du Nibelung, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Frank Castorf. Décor : Aleksandar Denić. Costumes : Adriana Braga Peretzki. Lumières : Rainer Casper. Vidéo : Andreas Deinert, Jens Crull. Avec : Iain Paterson, Wotan; Markus Eiche, Donner ; Daniel Behle, Froh ; Roberto Saccá, Loge ; Tanja Ariane Baumgartner, Fricka; Caroline Wenborne, Freia ; Nadine Weissmann, Erda ; Albert Dohmen, Alberich ; Andreas Conrad, Mime ; Günther Groissböck, Fasolt ; Karl-Heinz Lehner, Fafner ; Alexandra Steiner, Woglinde ; Wiebke Lehmkuhl, Flosshilde ; Stephanie Houtzeel, Wellgunde. Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Marek Janowski.

Rheingold_2017_RiesenEn ces temps d’extrême consensualité, le Festspielhaus est un des rares endroits au monde où les huées les plus décomplexées peuvent cueillir à chaud une production. C’est ce qui arrive une fois encore au Ring pourtant virtuose de Frank Castorf qui, au bout de cinq ans, ne sera pas parvenu à convaincre (on pouvait se procurer des places cinq minutes avant le début de chaque représentation, alors que résonnait le dernier appel des cuivres sur le balcon), ainsi qu’y était finalement parvenu celui du tandem Boulez/ Chéreau.

À la décharge du puriste et a fortiori de l’étrange animal qu’est le puriste wagnérien, il peut apparaître que, dès la première image de son Rheingold, semble avoir tout fait pour rassembler lui-même les pierres de sa lapidation future. La façade nocturne de ce Golden Motel californien perdu dans les brumes au bord de la Route 66, ce Rhin relégué dans le kitsch d’une piscine de plastique bleu, ces Filles du Rhin désabusées dépendant leur petites culottes d’un sordide tancarville tout en affriolant négligemment un Alberich clochardisé surgi, non pas profondeurs de la terre, mais de dessous la couverture qui abritait sa sieste, ne le nions pas, c’est un choc pour tous. Mais à y bien réfléchir, et c’est ce à quoi nous invite Castorf dès ce Prologue de la Tétralogie, on voit d’emblée la filiation directe avec le Ring de Chéreau. Les Filles du Rhin du metteur en scène allemand apparaissent à nos mémoires vives comme les descendantes de celles du metteur en scène français, dont le tapin au pied d’un barrage avait nourri bien des passions. Mais si Chéreau, en formidable conteur émerveillé par le mythe, ne s’en était finalement pas tant éloigné, Castorf, en en évacuant insolemment tout l’accessoire du mythe wagnérien, en n’en gardant que le squelette très contemporain de la quête du pouvoir, en ne livrant pas toujours les clés d’un travail aussi fouillé, demande beaucoup plus à son spectateur.

Dans son Ring, tout se passe sur Terre. Exit le merveilleux de l’habituel voyage en trois dimensions de Nibelheim au Walhalla. Pas d’épée ramassée dans le trésor des Nibelungen (pourtant « personnage » à part entière des journées suivantes), pas de Walhalla, pas plus que d’Erda surgissant du centre de la Terre (ici elle va boire des coups au bar du rez-de-chaussée !), encore moins d’arc-en-ciel sur lequel les «  dieux » ne monteront jamais, l’agitation, par un jour de grand vent, d’un simple drapeau LGBT faisant l’affaire : ça fait beaucoup, même pour celui qui connaît la partition par cœur et dont le cerveau doit alors mouliner sans répit pour relier l’œuvre à sa nouvelle mise en scène. Il se trouve alors que, pour peu qu’il ait accepté la tâche, le spectateur curieux trouve son compte dans une lecture à suspense qui impose assez vite son esthétisme (décor hyper-fouillé d’Aleksandar Denić) et qui réduit à néant les invectives encore en cours  : « c’est trash, affreux, rien à sauver… » Wagner n’avait-il pas enjoint : « Kinder, macht Neues ! » On ne peut certainement pas taxer Castorf de surdité.

Le motel sordide, en fait adossé à une station-service aux rutilantes pompes rouges, est surmonté des pixels d’un cadre vidéo qui montre en permanence, en direct, et parfois au moyen de ralentis et d’arrêts sur image très cinématographiques, à la fois ce qui se passe à l’avant-scène, mais surtout, et ce qui est le plus intéressant, à l’arrière-plan :  dans les chambres, sur le balcon, dans la caravane d’argent d’Alberich, au bar ou s’active inlassablement un serveur muet… L’ensemble du dispositif, cerné de nuées convergentes surgies du sol circulaire (touchant hommage au « camembert » du Neues Bayreuth des frères Wagner) est animé de lentes girations. Les éclairages, or, rouge, et noir (le drapeau allemand ?) comptent toujours parmi les plus beaux du monde à Bayreuth.

L’esthétisme n’étant pas tout, on recherche le sens d’un travail aussi fouillé autour des vices d’une famille dont il apparaît très tôt qu’on ne voudrait faire partie pour rien au monde ! Le « Wotan erwache » résonne au moment où l’on surprend au lit un Wotan coincé entre Freia sa belle-sœur et sa femme Fricka, laquelle en pincera pour son frère Donner. Quel Walhalla (sinon celui d’un labeur quotidien dans la station-service du Boss Wotan) peuvent bien avoir construit les Géants (ici de simples mécaniciens en bleu de travail) pour une fratrie aussi interlope obsédée par le sexe et l’argent, un panier de crabes que Castorf prend d’ailleurs un malin plaisir à confiner à moult reprises (Fafner, Fasolt et Erda inclus) dans l’exiguïté d’une chambre avec vue sur les pompes à essence ! Le pétrole est ici l’or devenu noir du Rhin.

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Pour épauler la violence d’un constat aussi désenchanté, on aimerait une lecture musicale d’une autre envergure que celle tranquillement, simplement bellement classique, pour tout dire d’un autre âge que celui de la scène, de Marek Janowski, dont l’intégrale discographique des années quatre-vingt avait déjà été peu galvanisante.

Il ne reste plus aux chanteurs qu’à naviguer entre les deux. Le Wotan quasi-chambriste de fait montre d’une belle intelligence vocale. On voudrait dire la même chose du Loge curieusement très éteint de , infirmant le flamboiement de son costume rouge. Castorf utilise très bien les talents de tragédienne de , excellente dans le second degré d’une Fricka de série TV. Caroline Wenborne, transformée en croquignolette poupée de latex rouge et noire par l’amour de son Fasolt, impressionne tranquillement en Freia. Son soupirant, incarné par le formidable , est le héros de la soirée (du jamais vu pour un personnage aussi secondaire). En mécano tout biscotos dehors sous le marcel, le comédien est puissant dans l’impayable duo qu’il forme avec le Fafner potache de . Côté Nibelungen, est toujours le Mime du moment tandis que l’Alberich d’ tempère à peine une incarnation parfaite par de curieuses émissions de voyelles à certains moments pourtant clés. En Erda, la sépulcrale en impose vraiment. , en sosie de José Carreras, est un excellent Froh alors que , à trop jouer de la gâchette peut-être, peine hélas sur Heda Hedo (le seul et très bref tube de l’opéra !) Reste à adouber l’excellent trio de nymphes hyper sollicitées par la mise en scène, formé par , et .

À la fin l’essence s’échappe d’un tuyau abandonné au sol. Loge s’en approche, briquet à la main. Ce monde à faire sauter, ça serait du plus bel effet scénique. Hélas c’est sur l’image d’un constat de non-résolution pour personne que nous laisse Castorf, avec chacun des protagonistes sur son quant-à-soi, regard dans les yeux du spectateur. Lequel se prépare à huer ou, c’est selon, frémit déjà d’impatience quant à la suite.

Crédits photographiques: E. Nawrath

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  • Philippe Hemsen

    Je ris… De quoi parle-t-on ici??? De quelque monstruosité née de l’action parasitaire d’un triste sire, impuissant à créer par lui-même une œuvre originale, goguenard, qui entend clamer « qu’on ne la lui fait pas, à lui », et qui, pour se donner de l’importance, s’appuie, colonise et finalement détruit une œuvre qui le dépasse infiniment, dont il nous sert un ragout fort peu appétissant et qui se trouve affublé (parce que ça fait vendre) abusivement du label « Wagner »… Et on a même droit ici à la tarte à la crème de « Les enfants, faites du neuf!’ – formule par laquelle le maître entendait naturellement appeler les créateurs à ne pas l’imiter servilement, et non pas à le parasiter pour leur fausse gloire d’un bref instant, à l’instar de M. Castorf !

  • Michel LONCIN

    A force de solliciter anachroniquement les outrances sexuelles du XXème (à présent XXIème siècle), un « metteur en scène X » finira par verser dans un « Or du Rhin » type « Les Valseuses » ou, cherchant son « inspiration » dans la politique, avec emblèmes et insignes nazis et oripeaux « SS » !!! Faudra-t-il donc souhaiter en revenir au « premier » Wagner avec casques, armures, glaives et lances vikings ou gothiques pour retrouver un peu de pureté originelle … ?

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