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Messiaen / Murail, une filiation fertile au Pays de la Meije

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

La Grave / Le Monêtier-les-Bains. Festival Messiaen. 24 au 30–VII–2017
Ensemble Musicatreize : Messiaen, Grisey, Posadas ; François Dumont, piano : Liszt, Ravel, Murail ; Lorenzo Soulès, piano : Scriabine, Murail, Ravel ; Quatuor Diotima : Bedrossian, Murail, Ravel ; Ensemble du Conservatoire de Paris : Bartok, Murail, Boulez ; Grisey, Bedrossian, Haapamäki ; Nathalie Forget, Tristan Murail, ondes Martenot : Murail, Jolivet, Messiaen, Figols-Cuevas ; Marie Vermeulin, Vanessa Wagner, piano : Meïmoun, Messiaen ; Anne Le Bozec, Flore Merlin, Nathalie Forget, Didier Henry, Laura Holm, Marc Mauillon, Kaelig Boché, Jean-Christophe Lanièce, Andoni Etcharren : Une Lecture de Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen.

 

ColinSamuels-2017-07-27-1497_18h_La_Grave_HR_046Des sons-couleurs du Maître de La Grave aux harmonies-timbres de l’école spectrale, et au-delà, vers la saturation du son avec , un lien semble pouvoir s’établir. La question était débattue dans la traditionnelle et passionnante journée d’étude du Festival Messiaen centrée autour de la personnalité de dont l’œuvre foisonnante irriguait la programmation de cette vingtième édition visant les cimes. Un second sommet est franchi par la troupe de chanteurs et instrumentistes réunie autour d’ qui ose « Une lecture de Saint François d’Assise », d’après la réduction pour deux pianos d’.

Les partenaires et fidèles du Festival

Ils étaient à La Grave en 1998, lors du tout premier Festival Messiaen avec les Cinq Rechants pour douze voix mixtes du Maître (1949). Vingt après, Gaëtan Puaud a demandé à l’Ensemble et à leur chef , d’ajouter à leur programme cette œuvre phare dans le catalogue du compositeur – « une de mes meilleures œuvres et j’y tiens beaucoup » disait-il – qu’ils interprètent d’un seul élan, avec une énergie galvanisante. Les Chants de l’Amour de Gérard Grisey qui font la suite du programme sont écrits en 1982-84. Dédiée « à tous les amants de la terre », l’œuvre convoque douze voix synthétisées par ordinateur et fait appel à ving- deux langues différentes. À l’instar de Stimmung de Stockhausen, Grisey instaure un lent processus en mode incantatoire, inscrit dans la résonance d’une note fondamentale sans cesse réamorcée. Certes l’œuvre date, témoignant des premiers « ébats » de l’électronique ; mais dans ce lieu de prière, avec l’engagement exemplaire des chanteurs, elle acquiert ce soir une dimension ritualisante tout à fait étonnante. Dans l’église de La Grave, le directeur de l’, Franck Madlener, est présent au côté d’ pour présenter Voix nomades, co-commande de Manifeste 2017 et du Festival Messiaen. Réponse aux Chants de l’Amour de son aîné, Voix nomades du compositeur espagnol est une œuvre forte, vibrante d’émotion et de mystère, qui sollicite l’électronique live () dans un travail très fin d’hybridation des voix et de leur résonance, que l’acoustique des lieux et l’interprétation mûrie de révèlent dans toutes ses richesses.

Le partenariat établi depuis cinq ans par Gaëtan Puaud avec le Conservatoire Supérieur de Paris (CNSMDP) et le département du DAI convie cette année son directeur – et tout nouveau membre de l’Académie des Beaux-Arts – à la tête des jeunes interprètes pour fêter et rendre un hommage appuyé à . À Monêtier-les-Bains, aux côtés de la Sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok remarquablement interprétée par les étudiants du CNSM, dirige, dans la même formation, Travel Notes de Tristan Murail, une œuvre créée sur cette même scène en 2015. Elle relève de la pensée électronique du compositeur jouant sur les associations/hybridations des sonorités, la métamorphose des textures instrumentales au sein d’une trajectoire sonore luxuriante et un travail d’orfèvre exercé sur le timbre. Non moins admirable et dirigée de main de maître par Mantovani, toujours à la tête des étudiants du CNSMDP, Winter Fragments (2000) pour cinq instruments et électronique est un Tombeau écrit pour Gérard Grisey, ami et collègue appartenant à la même mouvance spectrale, qui décède brutalement en 1998. La partition privilégiant les trajectoires de chute fonde son matériau sur le court motif de Prologue, pièce inaugurale des Espaces acoustiques de Grisey (1974-1985), qui était entendue juste après, sous l’archet de la jeune altiste Leva Sruogyte. La partie électronique de Winter Fragments – l’hiver comme métaphore de la perte – ouvre des espaces abyssaux au sein d’une écriture d’une étrange beauté ponctuée par les sons complexes d’un piano/cloche.
Au terme de l’édition 2010, avait offert à Gaëtan Puaud sa partition dédicacée de Sur Incises, chef-d’œuvre pour trois pianos, trois harpes et trois percussions que ce dernier souhaitait inscrire au palmarès du Festival. Ce soir, sur la scène du Monêtier, l’espace est un brin confiné – la troisième harpe a du être placée devant les trois pianos – mais l’oreille du chef est à l’œuvre tout comme la virtuosité et l’énergie confondantes des jeunes instrumentistes conférant à cette trajectoire fulgurante d’une quarantaine de minutes une ardeur toute juvénile.

En lien avec le DAI répertoire contemporain et création, le Festival avait passé commande à Franck Bedrossian, professeur de composition à l’Université de Berkeley et initiateur en France du courant de la saturation. Le titre plutôt amusant A chamber to be haunted emprunté à un vers d’Emily Dickinson (« On n’a pas besoin d’être une chambre pour être hanté ») fait jaillir l’idée du fantôme, de l’altérité et du double incarnée par un duo de violons où Hae-Sun Kang se tient à distance de sa jeune élève Aya Kono. Musique elfique, entre dialogue et affrontement, localisée dans l’aigu saturé de l’instrument et engendrant un théâtre de gestes extrêmement tendus – glissades, claquements, coups, déchirure – qu’animent nos deux virtuoses avec une réactivité confondante. Étrange également cet autre violon aux cordes détendues, dont Hae-Sun Kang tire quelques sons graves presque ironiques, qui tisse une dramaturgie au sein d’une forme toujours minutieusement conduite.

La veille à l’église du Monêtier, le donne deux œuvres en création française où se confrontent les univers sonores de Tristan Murail et . Sogni, ombre et fumi (2016) – titre emprunté à un vers du Sonnet 123 de Pétrarque dont Liszt s’inspirera pour ses Années de pèlerinage – est le premier quatuor à cordes de Tristan Murail, une œuvre aussi déroutante qu’inattendue dans son catalogue, qu’il entend inscrire dans la tradition du genre, sans transgresser le jeu habituel de l’archet, les quatre cordes étant le plus souvent solidaires. D’une singulière beauté teintée de mélancolie, la musique épouse une trajectoire intranquille, du largo desolato à l’élan appassionato, dont l’expressivité presque bergienne est magnifiquement servie par les Diotima. Franck Bedrossian quant à lui a convoqué l’accordéon – inégalable – à côté du quatuor à cordes dans I lost a World the Other Day, un titre une fois encore emprunté à Emily Dickinson dont l’univers poétique hante l’imaginaire du compositeur. C’est la même intranquillité qui s’exprime ici dans la fulgurance du son, la fragmentation des lignes et l’éclatement de l’espace où cordes et « anches » tendent à fusionner. Spectaculaire dans l’exécution du geste virtuose, l’œuvre subjugue par son tracé vertigineux et le rendu d’une matière tendue vers ces émergences auxquelles s’attache le concept de saturation.

ColinSamuels-2017-07-25-0356_21h_La_Grave_HR_019Du piano aux ondes Martenot avec Tristan Murail

Présent l’année dernière au sein du , le pianiste François Dumont revient cette année en solo dans l’église de La Grave, avec un superbe programme reliant Liszt, Ravel et Murail sous la même thématique de la résonance. Le jeu diaphane de l’interprète enchante Les Jeux d’eau de la Villa d’Este où le pianiste conjugue dans un même élan souplesse de la ligne mélodique et aura réverbérante. Si la filiation entre Liszt et Ravel s’établit de manière évidente dans les Miroirs de 1905, François Dumont très habité en souligne la modernité singulière, dans l’agencement formel (Noctuelles) et la concision du discours (Oiseaux tristes). Le courant énergétique traversant Une barque sur l’océan et la lumière qui jaillit de l’Alborada del Gracioso révèle un tempérament de feu ! Retour à Liszt – superbes Cloches de Genève – avant Les Travaux et les Jours (une citation du philosophe grec Hésiode) de Tristan Murail, une somme pianistique regardant vers les aînés, même si la gestion du temps s’est modifiée et l’emphase sonore a disparu. C’est un voyage dans le son et la résonance de l’instrument, porté par de lents processus de métamorphose de la matière sonore. L’œuvre est conduite par le pianiste avec un engagement et une intelligence du texte qui captivent l’écoute durant les trente minutes de cette impressionnante méditation spatio-temporelle.
Prenant la parole pour présenter chacune de ses œuvres, Tristan Murail se dit très honoré d’être placé entre Scriabine et Ravel – deux compositeurs qu’il vénère – au sein du récital virtuose du très jeune Lorenzo Soulès, révélation de l’édition 2016, dont l’art de toucher le clavier et la maîtrise du geste forcent l’admiration. Après une superbe Sonate n° 10 de Scriabine et avant le célèbre triptyque de Gaspard de la nuit, La Mandragore de Murail (1993), comme Le Gibet de Ravel, s’élabore sur une note polaire autour de laquelle tournent les harmonies-couleurs du compositeur spectral, sous les doigts experts du pianiste.

C’est avec Jeanne Loriod, à la Schola Cantorum de Paris, que Tristan Murail étudie les ondes Martenot, cherchant, dans les années 60, l’instrument électrique capable de lui faire découvrir de nouveaux « territoires du son ». Le compositeur est sur scène, avec Nathalie Forget, ondiste et professeur au CNSM de Paris, lors de « La Nuit magique de l’électronique » (de 18 à 24h), pour interpréter Mach 2,5 pour deux ondes Martenot. La conquête de l’Antarctique (1982) et Tigres de verre (1974), superbement joués par Nathalie Forget, témoignent de cette recherche éperdue d’espaces sonores inouïs que la synthèse électronique allait pouvoir prolonger.

Des Visions de l’Amen à Saint François d’Assise

ColinSamuels-2017-07-28-2033_21h_La_Grave_HR_024Avec les Cinq Rechants et le Quatuor pour la fin du temps, les Visions de l’Amen pour deux pianos de Messiaen s’inscrivent pratiquement chaque année au programme du festival, renouvelant d’autant les interprètes. C’est (piano1) et (piano2) qui se font face dans l’église de La Grave pour ces sept visions musicales que Messiaen avait créées avec sa jeune élève (piano1) – dont il voulait mettre à l’épreuve les ressources ! – à Paris en 1943. L’exécution de ce monument du piano de près d’une heure reste toujours un défi pour les pianistes quant à l’équilibre des plans sonores et au dosage des dynamiques. Délicate pour les deux interprètes est cette première Vision (Amen de la Création) reposant sur la complémentarité fragile des deux parties de piano. La danse sauvage de l’Amen des Étoiles (Vision 2) galvanise leurs énergies et conduit à un premier palier d’intensité, même si plénitude du son n’est jamais synonyme d’excès sonore chez nos deux pianistes. Sublime est leur quatrième mouvement, Amen du désir – repris en bis au terme du cycle ! – berceuse extatique jouée d’une seule voix qui alterne avec les éruptifs et généreux soli du piano 2. Si l’émergence ensoleillée des chants d’oiseaux dans la Vision 5 renouvèle superbement les couleurs sous les doigts des solistes, le geste se libère in fine, les deux pianos entrant en résonance commune dans « l’éblouissement » du dernier Amen conduit avec l’autorité et la puissance de jeu requises – quintuple fortissimo exigé par Messiaen ! – par nos deux artistes d’exception.

Didier-Henry-©-Colin-SamuelsL’événement créé par « Une lecture de Saint François d’Assise » d’après la réduction pour deux pianos d’Yvonne Loriod Messiaen – rappelons que le spectacle était déjà à l’affiche en 2016 – est introduit cette année par un colloque où se réunissent, autour de Catherine Massip, présidente de la Fondation Messiaen, les têtes chercheuses et spécialistes de la question – et Lionel Couvignou. Se joignent en fin de matinée les artistes – et sa troupe – témoignant du travail et maturation de ce projet fou où deux pianos – et – une onde Martenot – Nathalie Forget – et six chanteurs vont, en deux heures quarante, « réactiver » notre écoute de l’unique opéra de Messiaen (1983). Le livret conçu par le compositeur retrace le chemin vers la sainteté du moine François, personnage proche du Christ (il reçoit les stigmates) qui dialogue avec les oiseaux…
De fait, l’attention est saisie dès les premières minutes du spectacle, tant le courant passe entre les chanteurs et les pianos délicatement « augmentés » par l’onde, instrument des visions célestes (la Joie parfaite et l’Ange jouant de la vièle). Dans le rôle de Frère Léon, chantant le premier thème conducteur de l’opéra, Jean-Christophe Lanièce est un baryton au timbre profond, d’une belle plénitude et d’une diction exemplaire. Moins sollicités, Kaelig Boché et Andoni Etcharren (Frères Massée et Bernard) sont tout aussi vaillants, alliant fraicheur du timbre et clarté de l’élocution. est épatant dans le rôle du Lépreux, tant par la singularité de son timbre que l’intensité de son jeu, animant l’une des plus belles scènes de la soirée. Y participe Didier Henry/saint François d’Assise dont la voix prend peu à peu toute son envergure expressive et chaleureuse. Le baryton assume le rôle écrasant avec une maîtrise vocale et une autorité scénique admirables. Notons que quelques passages choraux (chanteurs et instrumentistes à l’œuvre !) ont été préservés, soutenus par l’onde Martenot. Elle interviendra systématiquement – sensible Nathalie Forget – à chaque intervention de l’Ange/ très émouvante, dont la pureté et la délicatesse du timbre, entendu dans un temps toujours très étiré, touchent à la grâce. Découvrant sous leurs doigts une palette de couleurs irradiantes – les chants d’oiseaux dominent la partie instrumentale – Anne le Bozec et , usant également de petites percussions, déploient une énergie de tous les instants pour mener l’auditeur – comme saint François – à la félicité parfaite. Certes Le Prêche aux oiseaux nous manque – d’essence trop orchestrale – mais l’œuvre vit à travers une transcription plus que convaincante qui va permettre, espérons-le, la transmission d’un opéra qui n’avait pas été redonné en France depuis 2008 (version de concert à Pleyel).

Crédits photographiques : © Colin Samuels

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