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La 8e de Mahler à Lucerne, vibrant hommage de Chailly à Abbado

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Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 8 en mi bémol majeur dite « Symphonie des Mille ». Lucerne Festival Orchestra, Chor des Bayerischen Rundunks, Latvian Radio Choir, Orfeón Donostiarra, Tölzer Knabenchor, direction : Riccardo Chailly. Ricarda Merbeth, soprano. Juliane Banse, soprano. Anna Lucia Richter, soprano. Sara Mingardo, alto. Mihoko Fugimura, alto. Andreas Schager, ténor. Peter Mattei, baryton. Samuel Youn, basse. 1 DVD Accentus music. Enregistré live les 12 et 13 août 2016 au festival de Lucerne. Durée : 92’56″

 

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Chailly. Mahler. LucerneEn dehors de son intérêt musical certain, cette Symphonie n° 8 de , donnée dans le cadre du Festival de Lucerne par le 12 août 2016, était porteuse d’une lourde charge émotionnelle. Elle concluait en effet le cycle Mahler que avait entrepris en 2003, cycle que ce dernier ne put, ou ne voulut achever compte tenu du peu d’attirance qu’il ressentait pour cette partition. Charge à son ami et élève, qui lui succéda dans les fonctions de directeur musical du festival, de clore ce marathon symphonique par cette œuvre monumentale, comme un dernier hommage rendu à celui qui fut son maître à la Scala de Milan.

Une œuvre complexe et hors du commun, organisée structurellement en deux parties, où Mahler fait exploser les frontières de la forme symphonique pour l’élargir vers la cantate, l’oratorio et l’opéra. Une synthèse musicale improbable convenant parfaitement au chef italien dont on connaît les compétences, tant dans le domaine symphonique que lyrique. Véritable « Messe », elle réalise une impossible et suprême fusion entre Foi et Humanisme, entre Sacré et Profane, marquant une fois de plus la quête unificatrice de l’œuvre mahlérienne. Pour le premier mouvement, c’est l’hymne latin Veni Creator Spiritus de Hrabanus Maurus, archevêque de Mayence au  IXe siècle qui s’impose au compositeur, œuvre chorale dans la tradition des grands oratorios. Le deuxième mouvement plus romantique, reprend la scène finale du deuxième Faust de Goethe : amour rédempteur et culte marial où se dégage en filigrane l’ombre d’Alma. La huitième symphonie constitue un ensemble parfaitement cohérent bien que constitué de deux moitiés aussi dissemblables que possible. L’unité découle de la similitude des matériaux thématiques (Goethe avait d’ailleurs traduit le Veni Creator en allemand) mais aussi du fait que l’œuvre entière exprime une seule et même pensée, symphonie dispensatrice de joie, perçue par Mahler comme une œuvre récapitulative : « les autres symphonies étant des préludes à celle-ci ». Œuvre très ambitieuse qui propose une nouvelle cosmogonie : « il ne s’agit plus de voix humaines mais de planètes et de soleils qui tournent », la dimension cosmique de l’œuvre et l’espoir qu’elle offre à l’humanité lui confèrent une allure quasi messianique, unique dans le cycle des symphonies mahlériennes.

Le Veni Creator débute par une véritable explosion sonore lancée par la baguette fougueuse de qui en souligne volontiers l’archaïsme. Pas de fioritures ni d’effets de manche mais une direction très engagée, dynamique, opératique, et une intensité sonore qui ne nuit pas à la clarté du discours, très précis et nuancé, sous-tendu par une ferveur qui n’a rien ici de religieuse, mais plutôt goethéenne avec une importante théâtralisation dont le chef est coutumier dans ce genre de répertoire. L’ensemble des chœurs est admirable, l’ est superbe de sonorité et de cohésion, tout comme l’ensemble des solistes dont certains, notamment, trouveront parfois leurs limites dans la grande salle du KKL au volume imposant, les obligeant à forcer la voix.

Bien différente, la deuxième partie nous permet de retrouver le Mahler bien connu, avec une orchestration d’un raffinement intense, et un exceptionnel savoir faire dans le maniement des timbres instrumentaux et des voix. Débutant dans un recueillement entretenu par les cordes graves et les vents, lentement s’élève une séquence plus mélodique au phrasé tendu préludant à l’entrée du chœur. Puis se poursuit un long dialogue entre solistes et orchestre, occasion pour chacun de faire valoir une vocalité sans faille avant d’entamer une lente ascension vers le climax où apparaît sur la tribune de l’orgue la Mater Gloriosa d’, sublime, avant de parfaire cette partition titanesque par un final grandiose et fervent recrutant toutes les forces vocales et instrumentales. Un concert qui restera dans les mémoires, un bel et vibrant hommage à fondateur du festival et ouverture d’une nouvelle ère pleine de promesses. Un DVD document dont la réalisation technique ne souffre aucune critique et une notice claire et didactique. Que demander de plus ?

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  • Michel LONCIN

    Le « peu d’attirance » que ressentait Claudio Abbado « pour cette partition » … Voilà qui évoque le MEPRIS exprimé à l’égard du « chef d’œuvre » de la « Huitième » par Th. W. Adorno, philosophe de la musique, un des exégètes mahlérien les plus inspiré mais dont la pensée matérialiste ne pouvait évidemment pénétrer la LUMIERE qui irradie la partition !!! C’est que, aboutissement de « l’Effort symphonique » d’un siècle de musique germanique et de l’élargissement de la forme de la symphonie inauguré par les Troisième et Neuvième symphonies de Beethoven, la « Huitième » de Mahler est exempte du Tragique (la Sixième !) et/ou des ambiguïtés (Cinquième – Septième) de ses précédentes partitions et célèbre au contraire, dans une éclatante Lumière, la certitude d’essence supraterrestre de « l’Acte créateur » …
    Cette certitude (qui allait être remise en question par Mahler lui-même dans ses trois dernières partitions – « Das Lied von der Erde » et les Neuvième et Dixièmes Symphonies) se situe cependant en dehors du Temps et du siècle qui venait alors de s’ouvrir : quatre années plus tard, l’Europe allait entreprendre ce « suicide » que constitue cette « Seconde guerre de Trente ans » que représente pour elle les deux guerres mondiales … Et on ne peut s’empêcher de penser que maints de ces enfants qui, le 12 septembre 1910, célébraient le compositeur allaient être entraînés, trente ans plus tard, dans les ténèbres de la Seconde guerre mondiale …

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