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Un quart de siècle pour Futura

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Crest. Espace des Moulinages. 24 au 26-VIII-2017. Œuvres de Lionel Marchetti (né en 1967), Pierre Henry (1927-2017), Denis Dufour (né en 1953), Livia Giovaninetti (née en 1985), Armando Balice (né en 1985), Paul Ramage, Vincent Laubeuf (né en 1974), Philippe Leguérinel (né en 1976), Lucie Prod’homme, Agnès Poisson, Eric Broitmann, Jacques Stibler… Film documentaire de Cendrine Robelin. Nathanaëlle Raboisson, Olivier Lamarche, Eric Broitmann, Paul Ramage, Guillaume Contré, Tomonari Higaki, Armando Balice, Lionel Marchetti, Jonathan Prager, interprètes à la console de projection.

futura217Ni nostalgique, ni rétrospective, cette 25ᵉ édition échafaudée par son directeur se veut pléthorique – 70 œuvres à l’affiche durant quatre jours et une Nuit blanche ! -, d’une grande diversité et résolument ouverte sur l’étendue d’un vaste présent électroacoustique. Le thème de la narration est cette année le fil rouge d’une programmation comptant une dizaine de créations mondiales dont deux commandes du festival. C’est , compositeur et improvisateur de renom dans le milieu de la musique expérimentale, qui est l’invité d’honneur, osant la démesure avec une odyssée sonore rien moins qu’inédite – Atlas (97 phénomènes) – d’une durée non stop de plus de 13 heures !

Une œuvre monde

L’idée de donner Atlas (97 phénomènes) en continu a traversé l’esprit du compositeur qui a travaillé durant quelques dix années à cette entreprise démiurgique, sans contrainte ni limitation d’aucune sorte, avec, au cœur du projet, l’utopie d’embrasser tous les sons du monde. Il s’agissait pour de réunir la somme des matériaux stockés dans ses archives – échantillons, bribes, objets sonores épars – dont il n’avait jamais tiré parti, et d’en réaliser un montage sans souci de forme a priori. Nait alors l’idée du recueil (d’un atlas) et ses différents chapitres (sept « cercles » et 97 phénomènes) auxquels le compositeur va donner des titres, imaginant, au-delà de cette classification et à la faveur de quelques transitions, une sorte de scénario : le journal d’un voyageur dans l’espace (Cercles I et II) qui revient sur terre et appréhende le monde physique (forêts, déserts, océans, nuages, rivières, montagnes…), amorçant même une réflexion métaphysique (lecture du Livre de Job). Trois voix diversement traitées guident notre écoute et créent du lien dans ce cheminement initiatique : celle du professeur – le philosophe Frédéric Neyrat – et de deux robots s’exprimant en anglais. Une dizaine d’interprètes – y compris le compositeur – se relaient à la console de projection pour mettre en espace, via l’orchestre de haut-parleurs (acousmonium Motus), cette oeuvre monde dans laquelle on se laisse immerger : « un croisement d’ondes et de poétiques, le tout associé à l’idée de l’étude musicale » précise très justement le compositeur. Mais lors de cette journée particulière, chaque « Cercle » est suivi d’une pause, sage résolution pour l’auditeur et son confort d’écoute.

Lionel-Marchetti-1Les Hörspiele

Le thème de la narration dans le monde acousmatique (un univers sonore révélé par les seuls haut-parleurs) évoque inévitablement le genre du Hörspiel, pièce radiophonique où la voix qui raconte s’entend de près, dans un rapport intime avec l’écouteur. Trois œuvres de ce type, toutes de grands formats (de 1 à 2 heures), font également l’événement de cette 25ᵉ édition. De , et dans l’interprétation très habitée de , Les cris de Tatibagan (115′) sont une commande de Dominique Balaÿ et WebSynRadio pour la saison 2 de La Radio parfaite créée et animée par David Christofel. Le récit passe par la voix d’Hamish Hossain, jeune Indien vivant à Paris depuis 2010, qui évoque, à travers ses souvenirs d’enfance à Tatibagan (un des quartiers de Kolkata) son éveil au monde des sons mêlant fraicheur du propos et poésie indicible. La traduction quasi simultanée en anglais – c’est toujours Hamish qui parle – est comme l’ombre double de cette voix solaire et attachante. lui donne son aura sonore, illustrant et prolongeant le récit à sa manière experte autant que jubilatoire : jeux vocaux, polyphonie de muezzin, joute de corbeaux, rumeur assourdissante de la rue participent de cette éloge du son que le compositeur inscrit dans le temps long de l’Orient.

L’émotion nous submerge dans La dernière rose (45′) de donnée en création mondiale à Futura sous la responsabilité de . À travers le récit croisé de ses deux grand-mères déroulant le fil de leur vie, la compositrice met en scène la parole intime, fragile, authentique et bouleversante de ces femmes, toutes deux musiciennes dans l’âme. En témoigne ce chant roumain que l’une d’elle entonne avec une grâce infinie. La toile sonore est toujours légère et sensible – un violon qui s’accorde, quelques notes qui résonnent… – créant un flux d’accompagnement qui bute parfois sur de grands silences éloquents. Le cheminement est là encore initiatique, où s’engage notre jeune compositrice avec une maturité qui impressionne.

Toril, la porte du moi (58’15), de et a été créé sur les ondes de France Culture il y a quelques mois. C’est qui est aux manettes dans cette oeuvre radiophonique qui donne également la parole à deux femmes, jeunes cette fois et japonaises, qui vivent à Paris. Ce « carnet sonore à deux faces » tel que l’intitulent leurs auteurs, drôle autant que coloré, oscille entre le « road movie » pour l’oreille – fruit du voyage au japon des deux compositeurs – et l’intervention des voix devant le micro, livrant leur expérience vécue dans l’une et l’autre des sociétés.

Parmi les réjouissances du soir, Futura présentait pour la première fois un film documentaire, La Lucarne des rêves de Cendrine Robelin, s’intéressant à l’art acousmatique et à certains de ses acteurs, Michel Chion, Lionel Marchetti, Béatrice Ferrera… et le regretté à qui le film est dédié. Ils ont tous marché sur les brisées de leur maître et c’est dans doute la raison pour laquelle la réalisatrice les filme à l’œuvre sur les anciens magnétophones Revox, traquant l’objet sonore avec des outils analogiques aujourd’hui largement dépassés. Superbe cependant, cette séquence un rien lunaire avec Lionel Marchetti éprouvant ses (nos) oreilles avec des chutes de pierre vertigineuses dans un fracas aussi sauvage que voluptueux.

L’appel d’œuvres de Futura

Tous les deux ans, au gré de la thématique, Vincent Laubeuf fait un appel d’œuvres auquel ont largement répondu les compositeurs, souvent avec de nouvelles œuvres. Ainsi, de , Le temps, la mesure (hommage à Henry Dutilleux peut-être?) est une pièce qui instaure un climat onirique laissant apprécier le raffinement des textures toujours mouvantes et l’énergie qui les traverse. Lucie Prod’homme exerce son humour ravageur dans Espèces de gros sons, amorçant, après ses Leçons du silence, un nouveau cycle de Leçons du son : belle entrée en matière, plutôt musclée, où, citant cette fois , elle traite la dimension rythmique sous l’angle de « la variation perpétuelle ». Compositeur à l’affiche du festival (La vallée du bonheur profond, en création), est aussi à la console de projection pour interpréter Par les Vents, chahutée, une pièce qui nous fait traverser les territoires du son d’. L’œuvre invite à une écoute attentive (« réduit »e aurait dit Schaeffer) où la qualité et le mouvement flexible de la matière captivent au sein d’une trajectoire qui est toujours chez elle expérience d’étrangeté. L’anse Rouge (le nom d’une plage bretonne) est une commande du Festival passée à . On note d’entrée l’habilité du compositeur à fondre ses couleurs et matériaux hétérogènes dans un même paysage sonore. L’œuvre extrêmement sensible est baignée de mystère et tisse au final une dramaturgie. Noir Symphonie est la seconde commande de l’édition 2017, une pièce inscrite dans « la série des Noirs » d’ travaillant dans des registres résolument obscurs. Si la voix en surimpression, dans une première partie très dense voire saturée, ne convainc pas pleinement, la profondeur des espaces qui s’ouvrent ensuite et les fractures d’un matériau incandescent collent aux mots du poète Guillevic qui infiltrent l’œuvre et disent « la violence instinctuelle de la nature et la sauvagerie de l’homme ».

841309-henry-pierre-lea-crespi-2L’œuvre fétiche de

L’émotion vrille la voix de , s’adressant au public pour rendre hommage à celui qu’il considère comme son Maître, avant d’interpréter à la console Apocalypse de Jean (1968). C’est une œuvre de (lire notre portrait hommage) qu’il connaît par cœur mais qu’il n’a encore jamais pu interpréter, l’autorisation du compositeur n’étant parvenue qu’en septembre dernier, à la demande de Futura qui voulait mettre l’œuvre à l’affiche. Il faut rappeler que le compositeur avait été l’invité d’honneur du festival en 1998 où, 26 heures durant, ses œuvres avaient résonné dans les murs de la Tour de Crest. Pierre Henry fut le premier à s’emparer du texte biblique de l’Apocalypse à travers ce qu’il a nommé une « lecture électronique en cinq temps ». Des sous-titres jalonnent chacune des parties de cette somme acousmatique d’une heure et quarante cinq minutes, portée par la voix hallucinée de Jean Negroni. A sa manière puissante, économe et radicale, le compositeur éprouve son matériau et sélectionne, un grain, une vibration, une couleur… qu’il imprime sur les mots de ce texte flamboyant : « Heureux ceux qui entendent car proche est le temps » nous dit le comédien au début et à la fin de sa lecture. En alerte ou recueillie, l’écoute est toujours active et l’invention à l’œuvre au sein du flux sonore auquel Jonathan Prager donne ce soir une luxuriance inouïe.

Crédits Photographiques : Photo Futura © Festival Futura ; Lionel Marchetti © DR ; Pierre Henry © Léa Crespi

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