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Vox Luminis en point d’orgue à l’Académie Bach

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Offranville. Église Saint-Ouen. 25-VIII-2017. Œuvres de Ignaz Franz von Biber (1644-1704), Johann Heinrich Schmelzer (1623-1680), Johann Rosenmüller (1617-1684), Romanus Weichlein (1652-1706), Georg Muffat (1653-1704) et Johann Sebastian Bach (1685-1750). Ensemble Masques : Sophie Gent et Tuomo Suni, violon ; Kathleen Kajioka, alto ; Mélisande Corriveau, basse de viole ; Benoît Vanden Bemden, violone ; Olivier Fortin, clavecin.
Arques-la-Bataille. Église Notre-Dame de l’Assomption. 26-VIII-2017. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude et fugue BWV 546 ; chorals BWV 653-658 et BWV 666. Florence Rousseau et Loïc Georgeault, orgue.
Arques-la-Bataille. Église Notre-Dame de l’Assomption. 26-VIII-2017. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude en si mineur BWV 544 ; Allein Gott in der Höh sei Ehr BWV 680 ; Concerto en sol majeur BWV 592 ; Fugue en sol mineur BWV 533 ; Messe en si BWV 232. Bart Jacobs, orgue. Vox Luminis, direction : Lionel Meunier.

ensemble_masques_david_samynLes deux derniers jours de l’Académie Bach d’Arques-la-Bataille permettent de saisir toute la richesse de cet événement, pour sa 19e édition, avec en point d’orgue.

À la fin du mois d’août, pendant une semaine, l’Académie Bach combine concerts gratuits et payants, conférences, mais aussi stage et concerts de fin de stage, dans plusieurs lieux de la région dieppoise. Ce festival, centré sur la figure du Cantor de Leipzig, met en valeur la démarche propre à la musique baroque (instruments d’époque, jeu d’époque…) pour d’autres répertoires aussi (par exemple Fauré et Vierne joués sur un piano Érard).

L’ explore l’avant-Bach

Vendredi soir, à l’église d’Offranville, les instrumentistes de l’ consacrent leur programme à certains compositeurs de l’aire germanique de la fin du XVIIe siècle. À l’exception d’un Contrapunctus tiré de l’Art de la Fugue, d’une curieuse et peu convaincante transcription d’une fugue du Clavier bien tempéré par Mozart (K 405), et d’une transcription du célébrissime Air de la Suite pour orchestre BWV 1068, les cinq cordes réunies autour du clavecin d’ ont choisi des sonates, pour la plupart à cinq voix, de , , , et . Énergie, agilité et cohésion sont les maîtres-mots de leur interprétation de ces œuvres qui, influencées par l’Italie mais n’étant pas touchées par le formatage corellien de la sonata da chiesa en quatre mouvements, peuvent déconcerter. Combien de sonates se terminant sur une demi-cadence, ou constituées d’un enchaînement de très courts mouvements lents et de mouvements rapides brillants et virtuoses mais sans unité apparente ! C’est le fameux Stilus fantasticus, et les parties de basse, de viole de gambe et d’alto n’ont rien à envier à celles des deux violons dans ce déchaînement de notes et d’intentions.

Les sonates de Biber, il faut le dire, ne font pas partie de ses plus belles productions. Mais on apprécie les beaux contrepoints de la Sonate n° IX de Schmelzer, qui ne sont pas sans rappeler Frescobaldi, l’intensité de l’entrée fuguée dans la Sonate n°7 en ré mineur de Rosenmüller, ou encore la Sonate n°II en sol mineur bien ficelée de Weichlein, compositeur récemment découvert par ce même ensemble. Si le jeu ne manque pas d’assurance et de relief, on pourrait imaginer des tempi moins systématiquement rapides, ce qui permettrait de mieux apprécier la beauté des mouvements lents et, par contraste, la virtuosité des rapides.

orgue_arques_raymond_spekkingQui dit Bach dit orgue

Le samedi matin, Florence Rousseau et Loïc Georgeault achèvent un cycle de quatre concerts mené avec Benjamin Alard, intitulé « Bach : une vie pour l’orgue ». Logiquement, c’est la fin de la vie du Cantor qui est à l’honneur, avec les chorals dits « de Leipzig », recueil de 18 œuvres de jeunesse retravaillées à la fin de sa vie. C’est l’occasion d’admirer le magnifique orgue d’Arques-la-Bataille, instrument d’esthétique allemande, contemporain de la création du festival (Michel Giroud, 1997), un des rares orgues de jubé en France. À l’origine, le festival a été en fait conçu autour de cet instrument, qui bénéficie d’une acoustique très favorable avec la nef en coque de bateau renversée.

Les deux organistes se relaient pour faire admirer toute la palette des 21 jeux de cet orgue au son irréprochable, avec un florilège de huit chorals encadrés par un prélude en début et sa fugue en fin de concert. À partir d’un matériau mélodique et harmonique simple se déploie une polyphonie d’une rare perfection, que le public apprécie d’autant plus qu’il est invité à chanter certains des chorals qui sont à la base de ces pièces. En outre, l’emplacement de l’orgue face au public est un réel avantage pour capter l’attention, rendant inutile tout dispositif sophistiqué.

La première Messe en si de

Le soir-même, un autre avantage de cette disposition est mis en valeur : l’orgue prend part à la première Messe en si de l’ensemble belge, co-produite avec le festival d’Utrecht, qu’on entend plus souvent accompagnée d’un modeste positif. Déjà présent depuis plusieurs années, Vox Luminis clôture en beauté le festival avec ce projet de quatre ans, dans une église pleine à craquer comme tous les ans.

Pour une œuvre de cette ampleur, les renforts instrumentaux sont conséquents, mais en ce qui concerne les voix, le noyau de Vox Luminis n’a pas été beaucoup élargi. On pourrait ainsi craindre que les effectifs vocaux soient par moments insuffisants (trois chanteurs par pupitre, deux aux sopranos II), mais des premières notes du Kyrie, pris à un tempo solennel très heureux, aux dernières du Dona nobis pacem, l’équilibre sonore s’avère irréprochable. Tempi assumés, orchestre sans aucune faiblesse (y compris le cor naturel de Bart Cypers dans sa redoutable partie du Quoniam), intensité dramatique, diction parfaite, hautes qualités vocales et musicalité sans défaut : il n’y a rien à redire sur l’interprétation inspirée de cette œuvre majeure. L’absence de chef même est parfaitement gérée : si , de son pupitre de basse, donne quelques impulsions et certains départs, c’est bien plutôt sur la complicité des interprètes et leur familiarité avec l’œuvre que repose la cohésion de l’ensemble. Les sommets de l’œuvre produisent leurs effets, notamment le bouleversant Crucifixus et le sublime Agnus dei.

Les solistes vocaux, chez Vox Luminis, sortent du chœur, y compris la « star » naissante , en renfort au ténor. Aucun solo ce soir n’est exceptionnel, mais tous sont pleinement réussis par des chanteurs qui savent et comprennent leur texte et s’accordent à merveille avec les instruments. À ce niveau de maîtrise et de beauté, en distinguer l’un ou l’autre est une affaire de goût ; Tomáš Král dans le Et in Spiritum Sanctum avec les deux hautbois d’amour, Zsuzsi Tóth et Victoria Cassano dans leurs deux duos du Christe eleison et du Et in unum Dominum, ainsi que le contre-ténor Alexander Chance dans Agnus dei nous semblent ainsi dignes de louanges particulières, de même qu’ au traverso.

L’orgue, présent tout du long sans écraser l’ensemble, est encore mis en valeur par des préludes et interludes qui prennent place aux moments de la messe qui ne sont pas mis en musique par Bach. Mais si, sous les doigts de , les morceaux qui ouvrent les deux parties du concert sont bienvenus et si la fugue qui suit l’Agnus dei pour la communion s’enchaîne plutôt bien avec lui, le concerto qui remplace l’offertoire est franchement trop long. En tout, c’est une bonne demie-heure qui est rajoutée à la Messe ! Mais le public, conscient de vivre un moment exceptionnel, ne boude pas son plaisir. La Messe en si gagne décidément à être jouée dans une église, et ne perd rien à être servie par d’aussi bons interprètes.

Crédits photographiques : Ensemble Masques © David Samyn ; Église d’Arques-la-Bataille © Raymond Spekking

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