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Les trois niveaux de la critique

L’art de la critique, si tant est que l’on puisse considérer comme art la tâche délicate de donner un avis sur un événement ou une œuvre, est l’un des plus complexes à valoriser et l’un des plus soumis à discussion. Si un article positif peut être utilisé à foison par l’artiste, la salle ou les programmateurs, assurant à son auteur une visibilité et une mise en valeur gratifiante de ce qu’il a écrit, il peut être dans le même temps dénigré par les lecteurs d’un autre avis. Si l’article est négatif, celui-ci sera assurément encore plus remis en cause et déconsidéré. Ce second cas nécessite alors un regain d’énergie pour justifier son propos, ainsi que des nerfs solides pour assumer toutes les positions prises.

La critique se compose pourtant de plusieurs niveaux d’analyse, que nous allons tenter de clarifier ici afin de démontrer que si certains éléments sont discutables, voire totalement subjectifs, d’autres sont beaucoup plus factuels.

Les éléments factuels ou tangibles

Les éléments factuels doivent être les plus précis possibles et sont les seuls sur lesquels une erreur peut véritablement être imputée à l’auteur. Si elle est repérée, elle doit être corrigée. S’ils sont fiables, les éléments de fait ne peuvent être discutés. Ils sont la fraction primordiale et principale d’un texte critique. Par exemple, lorsqu’un critique parle de « fausse note » ou d’« écart » à la partition, d’un contre-ut atteint par tel chanteur, ces faits sont indiscutables, sauf à dire que l’auteur n’a pas d’oreille et entend des éléments inexistants, ce qui peut bien sûr être le cas. Déjà, lorsque l’on parle de problèmes d’équilibre sonore, le placement dans la salle doit être précisé, car des cuivres criards pour un public placé au balcon peuvent être assourdis au parterre.

Si l’on applique les éléments précités à un opéra, un article doit avant tout décrire ce que l’on voit sur scène, préciser si la tessiture des chanteurs correspond aux rôles et si la partition écrite est celle qui est entendue, sans écart entre le plateau, le chœur et l’orchestre en fosse. S’il y a discussion sur ces points, cela relève soit d’un manque de rigueur de l’auteur, soit d’un manque de culture – on ne peut connaître par cœur toutes les partitions –, soit de la mauvaise foi du critique ou de la distorsion de la réalité pour diverses raisons, comme une fatigue passagère ou une préoccupation annexe… On peut adorer tel ou tel artiste et refuser d’admettre qu’il rate un passage, alors que l’expert objectif saura discerner facilement des points négatifs : problèmes de souffle, de tenue de la ligne, ou notes non chantées à la bonne hauteur (octaviées), etc. Ici, le jour de la représentation doit également être précisé, car les artistes ne sont pas des machines : un artiste très fatigué un soir pourra être en grande forme deux jours plus tôt ou plus tard.

Les éléments intangibles

Là, nous entrons dans une catégorie plus complexe et plus discutable, car si la première ne concerne que la capacité d’un critique à entendre et voir avec justesse, cette deuxième partie dépend déjà de facteurs moins précis et plus ouverts. Retranscrire une œuvre pour un metteur en scène laisse une liberté énorme, et une didascalie comme « une villa de campagne » peut laisser une infinité de possibilités. En discuter revient en partie à analyser des éléments tangibles (qualité des matériaux, position des décors, utilisation dans la mise en scène, respect ou non de l’époque si celle-ci est précisée dans le livret) et d’autres moins tangibles (adaptation du lieu à l’action, ajouts d’éléments non-inscrits pour aider à la compréhension, jeu d’acteur, etc.). Le même problème intervient dans la retranscription de la partition, un terme de vitesse pouvant être compris de différentes façons. Ici, le critique doit s’avancer et proposer sa propre analyse. Par la même occasion, il devient lui-même critiquable, et doit tenter encore dans cette partie de mettre ses opinions personnelles le plus possible de côté.

Prenons Lohengrin de Richard Wagner. Aujourd’hui, plus de cinquante chanteurs dans le monde tiennent le rôle-titre. Parmi eux, il est évident que certains sont plus adaptés – donc meilleurs – que d’autres. Pour ne prendre que les deux derniers à Bayreuth, et , leurs interprétations différaient totalement sans que cela n’implique, pour autant, que l’une soit meilleure que l’autre. Vocalement, il fallait donc analyser la couleur, le style, le lyrisme, la clarté, la diction : des éléments tous factuels, mais pourtant déjà plus ou moins discutables par rapport à un rôle, et dont la combinaison rend adéquat un artiste à un rôle ou à une œuvre. Dire que la couleur solaire mais surnaturelle de la voix de Vogt magnifie le rôle de Lohengrin, est un mélange de tangible et d’intangible qui conduit déjà à une part d’opinion. D’autres auditeurs pouvaient à l’inverse être dérangés par son timbre inhabituel.

L’opinion personnelle

Cette partie est la plus difficile et ici, le critique doit savoir rester mesuré, ou affirmer une position en laissant la porte ouverte à une autre vision que la sienne. Il s’agit de donner son propre avis sur un résultat, et donc d’approuver ou non un choix esthétique par rapport à une interprétation ou une production, en mettant de côté les éléments factuels. Aussi certains critiques rejetteront-ils radicalement une production quand d’autres l’aduleront. Il y a là une différence d’appréciation, mais aussi de culture, d’attente. Malgré tout, il faut bien admettre que certains auront plus raison que d’autres, car leur avis sera conforté dans l’avenir quand les autres s’effaceront ou paraîtront ridicules.

Pour rester sur l’exemple de Lohengrin, s’il est encore possible de préciser pourquoi, sur des éléments intangibles, un actuel très bon Lohengrin reste tout de même inférieur à un Kaufmann ou un Vogt, discuter de la supériorité de Kaufmann face à Vogt au moment où ils chantent le rôle à Bayreuth devient pure spéculation. Cela revient, dans un tout autre registre, à débattre de la supériorité de Beethoven face à Mozart, ou de la musique baroque sur la musique romantique. Face à des a priori si personnels, les débats sont vains et ne peuvent mener nulle part : il faut donc, pour le lecteur, s’y adapter, en comprenant que le critique préfère Kaufmann ou Vogt, donc trouve des choses intéressantes chez l’un sans ressentir la même émotion qu’avec l’autre.

Avoir approuvé certaines productions dès leur création dénote parfois de la part de l’auteur, sans qu’il puisse toujours l’expliquer, une compréhension de leur caractère exceptionnel à partir d’éléments pourtant complexes et souvent immatériels qui font réagir au présent et qui marqueront l’avenir.

Cette démonstration semblera pour certains évidente, mais elle ne l’est pas pour tous, et malheureusement, plutôt que de participer au mieux à des échanges entre critiques et spectateurs voire, encore plus intéressant, entre artistes, critiques et spectateurs, il se forme souvent des clans et des positions fondées avant tout sur l’opinion. De l’autre côté de la Manche et encore plus de l’autre côté du Rhin, même si ce type d’articles existe et tend à se développer avec Internet, la critique reste toutefois plus mesurée dans ses propos et s’attache à garder une crédibilité en se basant surtout sur les faits. Au point de dérouter un lecteur français qui ne saura parfois pas tout à fait ce qu’a pensé l’auteur d’un tel texte critique.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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