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Simon Rattle et les Berliner Philharmoniker dans Chostakovitch

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie. Grande salle Pierre Boulez. 2-IX-2017. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 1 en fa mineur op. 10 ; Symphonie n° 15 en la majeur op. 141. Berliner Philharmoniker, direction : Sir Simon Rattle.

simon_rattle_c_holger_kettner_stiftung_berliner_philharmonikerCe week-end de rentrée à la Philharmonie de Paris, Sir et l’ consacraient un concert à l’œuvre de avec sa première et son ultime symphonies : plus de quarante-cinq ans de parcours de vie, au sein d’un siècle convulsif, où les idéaux de jeunesse ont été broyés par la machine totalitaire, entre éclats et résignation.

La Symphonie n° 1 de , coup d’essai et de maître rédigée comme examen de diplôme couronnant ses études (1924-25) et rapidement grand succès international, établit la notoriété du jeune maître, mais hésite en permanence entre alacrité coruscante et drame latent. À l’opposé, l’ultime et glacée Symphonie n° 15 (1970-1971), sorte de chant d’adieu à la vie et à l’orchestre, relève d’une plus grande ambiguïté entre le grotesque festif allegretto initial ou le grinçant scherzo et la désespérance devant l’inéluctable des deux mouvements lents. Sa variété d’éclairages est magnifiée par un habile canevas de citations de Rossini à Wagner, et d’auto-citation, allant de son ballet l‘Âge d’or à la Symphonie Leningrad en passant par l’épigramme DSCH (en notation allemande, les notes ré mi bémol do si bécarre) ; par la variété des éclairages d’une orchestration à la trame parfois très allégée ; enfin, par la palette des techniques de composition (présence de séries de douze sons, au cours du largo, technique de collages déjà post-moderne, forme archaïsante de la passacaille du final).

Pour ce vital itinéraire symphonique, les Berliner Philharmoniker sont au sommet de leur forme, tant par la discipline collective (impressionnante unité des coups d’archets des pupitres de violons, sonorité envoûtante des cordes graves, cuivres rutilants), que par la qualité superlative des interventions solistes (petite harmonie dans la Première, violoncelle, contrebasse ou trombone au fil de la Quinzième). Toutefois, le travail de la pâte sonore et la conception des œuvres selon Sir semble bien mieux convenir à l’ultime symphonie donnée après l’entracte qu’à la première.

En effet, si l’aspect volontairement disparate et l’éclatement timbrique du juvénile chef-d’œuvre sont abordés avec toute la gourmandise sonore voulue, le chef insiste trop sur l’aspect kaléidoscopique de la partition, avec ses coups de projecteur sur certains détails trop frappants, et ne trouve que par moment le fil dramatique qui doit unir des climats parfois antinomiques au sein d’un même mouvement. À notre goût, Rattle sollicite la partition au-delà des limites de celle-ci, certains crescendi sont doublés d’accelerendi trop péremptoires, comme si les rênes de la machine orchestrale étaient quelque peu débridés. On peut parfois regretter aussi un relatif manque d’incisivité des coups d’archets des cordes, que l’on souhaiterait çà et là plus tranchantes. Le montage quasi-cinématographique du complexe final tourne un peu à vide, malgré la splendeur sonore du résultat : la mariée est parfois trop belle !

Par contre, après la pause, l’ambiguïté et la sensation de malaise voire de panique face au vide existentiel de la Quinzième Symphonie connaissent une impeccable et idéale traduction, où une émotion certaine finit par perler malgré la mise à distance supposée des divers éléments musicaux. Le montage bariolé et faussement festif du mouvement initial est parfait, autant par son climat ambivalent que par sa mise en place. L’atmosphère confite de l’adagio-largo mène naturellement au climax expressif et quasi-théâtral de l’œuvre, sorte d’adieu déchirant à la vie. La verve quasi mahlérienne du second allegretto, scherzo fugitif et insaisissable, contraste avec le sévère final, sorte d’annonce lugubre et procession quasi-mortuaire, où Rattle fait montre d’une économie expressive et gestuelle idoine, imposant au terme du parcours épuisant un pesant et éloquent silence avant un tonnerre d’applaudissements mérités.

Après la relative déception d’une Première Symphonie assez superficielle, cette Quinzième Symphonie nous mène au cœur d’un terrifiant voyage initiatique voué à la disparition ultime. Peut-être faut-il y voir aussi la « symphonie des Adieux » entre le chef et l’orchestre, Sir Simon Rattle ayant entamé sa dernière saison comme directeur musical de l’institution berlinoise avant de présider exclusivement aux destinées du London Symphony Orchestra.

Crédit photographique : Simon Rattle Simon Rattle © Holger Kettner

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  • Michel LONCIN

    Le danger, pour les chefs et les orchestres occidentaux, c’est « d’amabiliser », « occidentaliser » Chostakovitch … c’est-à-dire de passer à côté du TRAGIQUE fondamental de sa musique : ses symphonies sont un monument funéraire qu’il a élevé à la Mémoire des dizaines de millions de mort (guerres mondiales et tragédie communiste confondues) reposant, anonymes dans la terre russe !!! En Occident, Il n’y a guère que Haitink qui a réussi pleinement « son » cycle … Etonnant que Rattle, chef mahlérien s’il en est, n’ait pas encore gravé « son » intégrale, Dimitri Chostakovitch étant avec Alban Berg, l’héritier direct de Gustav Mahler …

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