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Berlioz encore vivant à La Côte Saint-André

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique symphonique

La Côte-Saint-André. Église Saint-André. Du 31-VIII au 2-IX-2017. Joseph Haydn (1732-1809) : Quatuors londoniens op. 64, n°1, n°2, n°3, n°5, n°6 ; op.74 n°2, n°3. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuors op. 95 et op. 18 n°2. London Haydn Quartet : Catherine Manson, Michael Gurevich, violons ; John Crokatt, alto ; Jonathan Masnon, violoncelle.
La Côte-Saint-André. Cour du Château Saint-Louis. 31-VIII-2017. Hector Berlioz (1803-1869) / Arthur Lavandier (né en 1987) : Irlande, 9 mélodies. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Les Hébrides, ouverture ; Symphonie n°3 « Écossaise ». Antoinette Dennefeld, soprano. Orchestre de Chambre de Paris, direction : Douglas Boyd.

La Côte-Saint-André. Cour du Château Louis XI. 1-IX-2017. W. Sterndale Bennett (1816-1875) : Parisina, op.3, ouverture ; Félix Mendelssohn (1809-1847) : Symphonie n°4 « Italienne » ; Hector Berlioz (1803-1869) : Harold en Italie. Tabea Zimmermann, alto. Orchestre National de Lyon, direction : Omer Meir Wellber.

La Côte-Saint-André. Cour du Château Louis XI. 2-IX-2017. Hector Berlioz (1803-1869) : Les Nuits d’été. Symphonie fantastique. Avec : Christine Rice, soprano. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Sir Roger Norrington.

La Côte-Saint-André. Cour du Château Louis XI. 3-IX-2017. Benjamin Britten (1913-1976) : Le petit ramoneur. Luciano Berio : Cries of London. Chorégraphie : Julie Desprairies. Costumes : Louise Hochet. Hjördis Thébault, Rowan ; Isabelle Deproit, Miss Bagott ; Julien Picard, Clem, Alfred ; Jean-Baptiste Dumora, Bob, Tom. Spirito, Chœur d’enfants À travers chants , Solistes des Petits Chanteurs de Lyon (chef de chœur : Benjamin Lunetta), Orchestre des Pays de Savoie, direction : Nicole Corti.

Festival Berlioz du 18 août au 3 septembre 2017Conclu par l’apothéose d’une version de la Symphonie fantastique par , le Festival Berlioz, au-delà de son bouleversant hommage à une Angleterre pionnière qui a tant fait pour le compositeur, a une fois encore porté très haut les couleurs de la Culture pour tous.

Tea time à La Côte-Saint-André

Hormis le clin d’œil, hélas très confidentiel, des Quatuors londoniens de Haydn (l’appartement qu’occupa Berlioz lors de son voyage anglais pour l’Exposition Universelle de 1851 jouxtait un salon de concerts résonnant, nous dit-on, d’excellents quatuors), le festival fait le plein de chacun de ses concerts du soir dans la cour du Château Louis XI. L’Église Saint-André, qu’on a connue systématiquement bondée avec les intégrales Beethoven de François-Frédéric Guy, peine à se peupler avec Haydn bien que considéré comme le père fondateur du genre. Même si la corde aiguë du violon de Catherine Manson, pourtant très finement entourée, fatigue quelque peu en fin de parcours, c’est une leçon de musique paisiblement administrée, à l’heure du thé, cinq jours durant, par un en demi-teinte, plus crépusculaire que solaire. Douze quatuors au total (les 6 de l’opus 64, les 3 des opus 71 et 74), appuyés par la descendance des opus 95 et 18 n° 2 de Beethoven.

Le succès populaire, à 19 heures, du rendez-vous Sous le balcon d’Hector s’applique aussi en cette dernière semaine à Su l’onda d’amore, qui voit dialoguer d’émouvantes compositions originales avec Berlioz, via les monstres (tuba, serpent, saxhorn, saxophones) de et l’étonnante voix didjeridesque de Gavino Murgia.

Berlioz 2017 1Irlande ressuscitée par

En 1829, Berlioz avait commencé d’orchestrer l’Elégie en prose des neuf mélodies d’Irlande, d’après des poèmes de Thomas Moore, avant d’y renoncer, pensant que « de semblables compositions ne sont pas faites pour le gros public des concerts » et redoutant par avance l’indifférence de ce dernier. vient rassurer le compositeur en démontrant que l’expression « fonds de tiroir » ne le concerne pas. Le Directeur du festival vise même ce « gros public » en confiant au jeune une orchestration inédite d’une œuvre parmi les plus secrètes du grand Hector (un seul enregistrement quasi-introuvable par Gardiner). Lors de l’édition 2016, avec une décoiffante nouvelle Fantastique, le jeune Arthur avait soulevé d’enthousiasme, sinon les gardiens du temple, du moins le public que de nos jours l’on qualifie plutôt de « grand ». Il réitère son coup d’éclat avec un travail en tous points fascinant. Son amour enflammé pour Berlioz est toujours perceptible dans cette façon d’inviter non seulement les incontournables de l’instrumentarium berliozien (la harpe) mais aussi, sur le modèle de son aîné, des corps étrangers (la cornemuse), de savoir alterner le grandiose et l’intime. Lavandier a condensé le disparate d’un corpus à l’origine conçu pour plusieurs typologies vocales (solo, duo, chœur, avec accompagnement de piano ou petit ensemble à vent) en le dédiant au seul soprano de la délicieuse . La chanteuse peine à contenir l’effet physique que lui fait l’irrésistible de cette toute nouvelle musique. Une gravure (pourquoi pas en contrepoint de l’Irlande originelle) serait la bienvenue.
Le succès de ces 40 minutes est tel que, malgré la houle prenante des Hébrides imprimée en ouverture par le chef britannique sur un excellent , la symphonie Écossaise de Mendelssohn, exécutée après l’Irish coffee qui finit d’enivrer cette soirée intitulée « Sur un air irlandais », paraît un brin expédiée avec des tempi dont l’extrême vivacité gomme un peu le grandiose auquel Irlande avait conduit.

 : la révélation d’un nouveau chef berliozien 

Berlioz à Londres au temps des expositions universelles.

« Londres-Rome (sans escale) » nous conduit le lendemain, sous la baguette enflammée d’, après la curiosité introductive de la tragique (et assez berliozienne) ouverture Parisina de William , au cœur d’une incandescente Italienne de Mendelssohn. Le chef fait partie de ces chefs de type mystique, possédés par la moindre note, tels Teodor Currentzis et Vladimir Jurowski. Parfait couplage (l’amour de la musique de Félix Mendelssohn, qui mourut le jour de l’arrivée d’ en Angleterre, y est particulièrement tangible), la version d’Harold en Italie qui suit l’entracte est une des plus belles que nous ayons entendues, qui fête chaque détail orchestral. L’alto de est confondant de musicalité, produisant avec une assurance déconcertante des sons quasi-extraterrestres (les arpèges en apesanteur à la fin de la Marche des pèlerins). Galvanisé, tranchant, chantant (envoûtante petite harmonie), l’Orchestre de Lyon atteint des sommets. Un grand chef berliozien semble naître sous nos yeux.

Le choc Norrington

« Berlioz Forever ». Sous-titre prémonitoire. Des Nuits d’été aux tempi très mesurés (parfaits pour cadrer l’impalpabilité véloce de la Villanelle), énoncées avec un certain dramatisme et une belle attention aux consonnes par une parvenant à nous consoler progressivement de l’absence d’une Française (elle existe, elle s’appelle Isabelle Druet) dans ce répertoire ultra-délicat, précèdent la Fantastique.
Encore la Symphonie fantastique ? Ceux qui ont osé émettre ce doute ne se doutent pas de ce qui les attend avec Sir . Dépassant sa propre version discographique et même celle de Colin Davis avec le Concertgebouw, Norrington joue en virtuose de l’impressionnant prêté par Mikko Franck : il offre la vedette aux quatre harpes qu’il place au premier plan, les huit contrebasses rehaussées formant rempart sur le dernier. Les percussions sont divisées entre cour et jardin. Le dialogue est partout. Même avec le public, auquel Norrington, muni d’un micro, déclare en préambule qu’il aura le droit d’applaudir entre les mouvements, comme au temps du cher Hector : « Vous avez un rôle à jouer ! » enjoint-il avant de lever la baguette. D’un humour enfantin et d’un chic irrésistible, le chef anglais se retourne après chacun des numéros vers l’assistance. Pour peu l’on croirait voir une réincarnation de type facétieuse d’un Hector qui n’hésitait pas, dans ses Mémoires, à pratiquer l’auto-célébration. Prise avec une lenteur peu commune qui permet la griserie des bassons, le rugissement des tubas, la Marche au supplice avec reprise est une déflagration. Le Songe d’une nuit de sabbat, avec le son des cloches spécifiquement fondues pour le festival, avec le dialogue fracassant des percussionnistes déchaînés, parvient à faire franchir à l’invraisemblable maelström sonore un stade dynamique supplémentaire. Rien n’échappe à la gestique joueuse et perspicace du chef. Sir Roger Norrington dirige assis. Et par cœur.

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Le public de demain

La Fantastique par Norrington aurait pu être la clôture du festival. En un geste prémonitoire et hautement symbolique, préfère conclure avec son public de demain. « Le Concert des enfants » donne, thématique oblige, Le Petit ramoneur de Britten, que ponctuent les Cries of London de Berio. Impeccable prestation de l’, des solistes (, , , ), des huit chanteurs de Spirito dans Berio, mais c’est surtout le couronnement, pour les écoles iséroises du projet « À travers chants », d’une année en musique. L’œuvre du grand compositeur anglais est aussi belle qu’exigeante. a fort à faire pour coordonner les trois cents enfants, les Solistes des Petits Chanteurs de Lyon. Le travail de Julie Desprairies, à base de gestes chorégraphiés, d’une poignée d’accessoires, de bulles de savon, de costumes passant du gris charbonneux à la couleur, habille le spectacle. Si l’on passe sans état d’âme sur un chœur du Bain de Sammy, persuasif et décalé, sur le manque d’impact du célèbre Choeur de la nuit, l’on est plus circonspect sur les allées et venues de nombre d’enfants s’éclipsant « discrètement » en plein spectacle ! Le geste du Festival est néanmoins essentiel, qui laisse entrevoir le chemin à parcourir.

Cette brillante édition 2017 aura également permis de suivre au Musée, une exposition (Berlioz à Londres, au temps des Expositions universelles) et une conférence, en français, du grand spécialiste anglais David Cairns intitulée « Berlioz et La Côte Saint-André » (Grande émotion dans les rangs lorsqu’il déclare : « J’avais 30 ans dans les années 50, lorsque j’ai découvert Berlioz, et j’ai tout de suite vu qu’il y avait là une cause à défendre. »). Elle aura su également rassembler, avec cette main musicale mutuellement tendue au-dessus du Channel (et au-delà de l’actualité politique). Enfin elle aura une fois encore donné chair à la pétillante assertion de Bruno Messina (lire notre entretien) : « Certains pensent que Berlioz est mort. Nous pensons au contraire qu’il est vivant. »

Crédits photographiques : Orchestre Philharmonique de Radio et Sir Roger Norrington ; et ; Omer Meir Wellber  © Festival Berlioz

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