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Coup d’envoi pour Emmanuel Krivine à la tête du National

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Auditorium de la Maison de la Radio. 7-IX-2017. Anton Webern (1883-1945) : Passacaille en ré mineur op.1 ; Richard Strauss (1864-1949) : Vier letzte Lieder (Quatre derniers Lieder) pour soprano et orchestre ; César Franck (1822-1890) : Symphonie en ré mineur. Ann Petersen, soprano. Orchestre National de France, direction : Emmanuel Krivine.

KRIVINE_Emmanuel-Philippe-HurlinVALIDEEoIl y a foule et un peu d’électricité dans l’air pour le concert inaugural marquant la prise de fonction d’ à la tête de l’ en ce tout début de saison. Le chef français – il n’y en a pas eu depuis 40 ans à la tête de cette phalange ! – connaît bien le « National » au point de parler d’ores et déjà de « chimie immédiate » s’agissant de leurs premières rencontres. C’est dire l’enjeu de ce concert d’ouverture donné à guichet fermé dans l’Auditorium de la « Maison ronde ».

Trois œuvres sont à l’affiche d’un programme quelque peu symbolique qu’ dit placer sous le signe de la volupté, celle d’un post-romantisme observé sous différentes facettes : la contrainte formelle dans la Passacaille de Webern, le lyrisme éperdu des derniers Lieder de Strauss et la dimension architecturale de la Symphonie en ré de Franck.
Le chef n’a pas choisi la facilité en débutant le concert par la redoutable Passacaille en ré mineur (1908), l’opus 1 d’. L’œuvre, certes, regarde vers Brahms et le finale de sa Symphonie n°4. Mais, sous l’influence du maître Schoenberg, le jeune Webern de 25 ans est déjà parvenu à renouveler l’écriture orchestrale, déployant un espace sonore éclaté qui bannit toute hiérarchie instrumentale. Si l’œuvre est bien conduite, entre véhémence post-romantique et tension expressionniste, il nous manque parfois la ductilité des cuivres, plus fragiles que voluptueux, et l’amplitude des dynamiques au sein d’une écriture, il est vrai, dense et exigeante, que Webern fait louvoyer entre pianissiomo et fortissimo. Suivent les Quatre derniers Lieder de (1946-48), une œuvre somptueuse autant qu’anachronique, qui invite au côté d’Emmanuel Krivine. Peu connue en France, la soprano danoise est membre de la troupe de l’Opéra Royal de Copenhague. On a pu l’entendre dans le rôle de Freia de L’Or du Rhin sur la scène de Bastille en 2010. La voix puissante plus que longue de la grande wagnérienne ne convainc pas pleinement dans l’émouvant hymne à la nature (Printemps) sur un poème d’Eichendorff. Très à l’aise dans l’arabesque vocalisante, la voix s’altère dans le médium et devient un brin métallique. Superbe en revanche dans Septembre, la ligne vocale flotte sur un orchestre luxuriant dont le cor soliste prodigue ici la volupté sonore. Le même problème d’homogénéité dans le timbre nuit à la beauté du chant dans En s’endormant où c’est le violon solo cette fois, celui de Luc Héry, qui nous transporte. La lumière décline dans le dernier Lied, Dans la rougeur du couchant, dont Krivine magnifie la splendeur des couleurs crépusculaires. Plus que la voix dont on attendait davantage de clarté dans la diction, c’est l’admirable postlude orchestral dardant ses dernières lueurs qui créé l’émotion dans cette ultime page du compositeur allemand.

En seconde partie, Emmanuel Krivine souvent à mains nues dirige la Symphonie en ré mineur de (1886-88), une œuvre emblématique du répertoire symphonique français tandis que l’héritage allemand se fait toujours sentir dans l’écriture. Le premier mouvement est rondement mené, Krivine très à l’aise soignant le détail de l’orchestration et la clarté des textures. Cette obsession de l’articulation qu’il exerce dans le second mouvement – magnifique cor anglais de Laurent Decker – tend parfois à freiner l’élan même si l’on apprécie le nuancier des couleurs prodiguées par le « National ». Cela manque véritablement de souffle et frise l’emphase dans un troisième mouvement un brin statique, mais il est vrai, procédé cyclique oblige, que tout a déjà été dit… Avec un certain maniérisme parfois, Krivine se complait dans la volupté des timbres, sollicitant la plénitude des cuivres ou surlignant tel contrechant de la clarinette basse. Force est de reconnaître que les dernières pages sonnent magnifiquement, dans un équilibre des masses qui impressionne. Le maestro ne se fait pas prier pour revenir au pupitre et donner en bis, avec une grâce infinie et une touche de volupté, la Barcarolle des Contes d’Hoffmann.

Crédits photographiques : Emmanuel Krivine © Philipp Hurline

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